
“Hurlevent” est enfin sorti en salle ! On nous avait promis la tempête. Pas une petite brise romantique, non : une déflagration. Une relecture charnelle, fiévreuse, contemporaine des Hauts de Hurlevent, portée par le duo le plus photogénique du moment, Margot Robbie et Jacob Elordi, réunis par Emerald Fennell, cinéaste que l’on disait capable d’injecter du venin sous le vernis.
La machine promotionnelle, elle, a parfaitement fonctionné : affiches saturées de désir, interviews complices. Le film ne vend pas seulement une histoire d’amour, il vend une alchimie. Il vend l’idée qu’en réunissant deux icônes glamour dans une lande stylisée, la passion surgira d’elle-même.
Mais à force de marketer le désir, on finit parfois par l’assécher. Ce qui devait être un amour fou a commencé à ressembler, aux yeux d’une partie de la critique, à un fantasme soigneusement emballé. Une tempête annoncée en lettres capitales, qui arrive finalement coiffée, maquillée, prête pour la couverture d’un magazine.
Alors on s’interroge : derrière le casting événement et la promesse sulfureuse, que reste-t-il vraiment de la sauvagerie originelle ?
Adapter Les Hauts de Hurlevent, ce n’est pas simplement déplacer des corsets ou raccourcir des dialogues. C’est accepter de plonger dans une matière rugueuse, traversée par la violence sociale, le ressentiment, l’obsession amoureuse. Le roman d’Emily Brontë ne cherche pas à séduire : il dérange, épuise, brûle.
Le film choisit l’option “relecture assumée”. Anachronismes évidents, esthétique très composée, silhouettes qui semblent parfois sorties d’un éditorial mode plutôt que d’une ferme battue par le vent. L’intention n’est pas illégitime. On pense à Roméo + Juliette de Baz Luhrmann : Shakespeare transposé dans un univers pop et saturé. Chez Luhrmann, l’outrance formelle devenait traduction de la fièvre des personnages. Le décor criait autant qu’eux. Le kitsch était une arme, pas un filtre.
Ici, la stylisation semble parfois tourner en circuit fermé. Le fantasme esthétique prend le pas sur le désir charnel. On contemple la beauté des cadres, la précision des costumes, la photogénie des acteurs. Mais l’amour entre Catherine et Heathcliff, censé être une plaie ouverte, paraît curieusement sous contrôle. Comme si la mise en scène préférait suggérer la brûlure plutôt que de la laisser éclater.
Moderniser une œuvre, ce n’est pas seulement la rendre “actuelle” visuellement. C’est interroger ce qu’elle dit encore de notre époque : la violence des hiérarchies sociales, la rage de celui qui reste à la porte, la tentation de sacrifier l’amour sur l’autel de l’ascension. En adoucissant ces aspérités, le film prend le risque de transformer une tragédie viscérale en romance élégante. Et l’élégance, dans ce cas précis, n’est peut-être pas la meilleure alliée.

L’histoire, on la connaît : Catherine et Heathcliff grandissent ensemble, liés par une passion qui tient plus du pacte que de la bluette. Elle choisit pourtant un mariage socialement avantageux. Lui choisit la vengeance. Leur amour devient une force destructrice qui dépasse les vivants et contamine les générations.
Dans le film, Catherine est dessinée comme une héroïne consciente de son désir d’ascension. Elle aime Heathcliff, mais elle aspire aussi à l’élégance, au confort, à cette place enviable que lui promet un autre avenir. La mise en scène insiste davantage sur cette dimension mondaine que sur la sauvagerie du lien : robes impeccables, intérieurs soignés, gestes retenus. La passion est là, mais contenue.
Le cocktail passion piment reflète exactement cette tension : élégant et mondain en apparence, mais avec la brûlure de la passion qui persiste dessous.

Le cocktail passion piment de Catherine
si le film ne parvient pas à nous éblouir, la recette aura l’avantage de nous enivrer (pour oublier) !
1 fruit de la passion
1 piment pour le goût, 1 piment pour la déco
2cl de citron vert
6cl de Cointreau
un trait d’eau gazeuse
Dans un shaker, ajoutez les glaçons, le fruit de la passion et le piment thaïlandais. Complétez avec le citron vert et le Cointreau, secouer jusqu’à ce que le shaker soit glacé.
Dans un vert décoré de piment, ajoutez un glaçon et filtrez votre préparation.
Terminez par un piment avant de trinquer à l’amour brûlant.
Peut-on adapter un texte aussi radical sans en conserver la part d’ombre la plus dérangeante ? En édulcorant la brutalité sociale et la dimension presque sauvage de Heathcliff, le film semble parfois neutraliser ce qui faisait la force du roman : sa violence morale.
Tout est là, en théorie. La passion, la jalousie, la vengeance. Mais tout paraît atténué, comme si la mise en scène redoutait d’aller trop loin. Le résultat donne l’impression d’un objet très contemporain : soigné, séduisant, pensé pour circuler, pour être commenté, pour faire événement. Un produit culturel parfaitement aligné avec son époque. Le problème n’est pas qu’il soit “beau”. Le problème est qu’il soit inoffensif.
On sort sans véritable trouble, sans cette sensation d’avoir assisté à quelque chose de profondément dérangeant. Or “Hurlevent” devrait laisser une marque. Ici, il laisse surtout une impression polie. Ce n’est pas un scandale, ni un naufrage spectaculaire. C’est un film qui glisse. Qui passe. Qui s’oublie aussi vite.
Alors on lève notre verre passion piment à Catherine, puisqu’au moins, dans le shaker, la tempête tient encore ses promesses.

À (re)découvrir : “Hurlevent” le film, est-ce qu’on assassine les soeurs Brönte ? Le débat de la grande matinale de France Inter (13min)