
Il suffit d’un scroll, d’un clic, d’un coup d’œil. Et voilà qu’un autre monde apparaît, toujours plus brillant, plus heureux, plus réussi. Sur nos écrans comme dans nos bureaux, la comparaison est devenue un sport quotidien. On regarde la vie du voisin comme on scrute une vitrine trop bien éclairée, en se demandant pourquoi tout semble mieux chez lui. Même au travail, la petite compétition sociale tourne en fond sonore, comme une machine à café qui ne s’arrête jamais vraiment.
C’est précisément cette démangeaison moderne que viennent gratter Alter Ego de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, avec un Laurent Lafitte tout juste césarisé qui s’offre un double tour de piste dans une comédie absurde et délicieusement grinçante. Deux rôles pour un même acteur, deux versions d’un homme dont l’existence va se dérégler comme une horloge qui se regarde trop dans le miroir. Et comme toute bonne histoire de miroir, celle-ci cache quelques éclats coupants.
Allez, approchez. La suite se déguste.
Le cinéma adore les doubles. Les jumeaux inquiétants, les sosies embarrassants, les personnages qui se répondent dans un miroir un peu trop fidèle. C’est un vieux plaisir de cinéaste que d’offrir à un acteur l’occasion de se dédoubler, de jouer contre lui-même comme dans une partie d’échecs intérieure. Les exemples ne manquent pas. Jeremy Irons s’y prêtait déjà dans Dead Ringers de David Cronenberg, où la ressemblance devient presque un piège psychologique. Nicolas Cage poussait le principe jusqu’à la folie douce dans Adaptation de Spike Jonze, incarnant deux frères aussi semblables que dissonants. Plus récemment, Michael B. Jordan s’offrait lui aussi un troublant face-à-face dans Sinners, dans un registre beaucoup plus sombre.
Dans Alter Ego de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, le dispositif est plus simple mais tout aussi savoureux. Un acteur, deux versions d’un même homme. Et au milieu, un terrain de jeu parfait pour Laurent Lafitte, qui s’amuse à opposer deux énergies, deux postures, deux manières d’occuper l’espace. D’un côté Alex, un peu terne, un peu cabossé. De l’autre Axel, version premium de lui-même, sourire plus large, assurance plus insolente, cheveux compris dans le pack. Cette réussite insolente, presque caricaturale, devient d’ailleurs l’un des ressorts comiques du film. Axel incarne l’idéal masculin contemporain, celui qui coche toutes les cases de la réussite sociale. Et forcément, face à lui, Alex paraît un peu flou. Lafitte joue ce décalage avec une précision jubilatoire, transformant ce face-à-face absurde en véritable duel d’ego.

Dans Alter Ego, la vie d’Alex bascule le jour où un nouveau voisin emménage. Un homme qui lui ressemble trait pour trait. Même visage, même âge. Mais en mieux. Plus sûr de lui, plus séduisant, plus chanceux aussi. Axel semble vivre la version premium de la vie d’Alex.
Jusque-là, Alex allait plutôt bien. Une vie normale, quelques habitudes, rien de flamboyant mais rien de catastrophique non plus. Et puis la comparaison s’installe. Comme une vinaigrette un peu trop acide qui vient réveiller l’amertume. Face à ce double trop parfait, Alex découvre qu’il est peut-être la version brouillon de lui-même. La jalousie pousse, les petits mensonges germent, et bientôt toute son existence ressemble à une salade bien mélangée de petites manipulations.
C’est ainsi qu’on imaginera une salade amère pour Alex, avec un mélange de feuilles amères pour rappeler son aigreur nouvelle. Quelques légumes croquants parce que ses manigances se multiplient. Et des herbes fraîches par-dessus, pour le clin d’œil final. Parce que dans la tête d’Alex, l’herbe du voisin semble toujours plus verte (et plus chevelue).

La recette de salade amère d’Alex
Une salade Radicchio del Veneto et une salade trévise pour leur palette de couleurs (et de jeu) et leur saveur amère
Quelques feuilles de chou kale
Un radis rose
Un pamplemousse
1 crottin de chèvre pour celui qui deviendrait fou
Quelques noisettes en hommage à celui qui les brisait
Un bouquet de coriandre pour l’irritation
1/2 citron pour le jus, 1 cuillère de miel, Quelques cuillères d’huile de noisettes et une goutte de vinaigre balsamique pour la vinaigrette… et le zeste de votre pamplemousse
Commencez par réaliser votre vinaigrette en mélangeant énergiquement l’ensemble des ingrédient qui la composent. Passez votre radis à la mandoline. Lavez et essorer vos salades et chou et déposez dans votre saladier avec vos tranches de radis. Versez les 3/4 de la vinaigrette, mélangez mélangez mélangez et déposez dans vos assiettes. Ajoutez les suprêmes de pamplemousse, le crottin de chèvre émietté, les noisettes concassées, quelques traits de rab de vinaigrette et c’est prêt !
Sous ses airs de comédie absurde, Alter Ego de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine touche juste en s’attaquant à une petite névrose très contemporaine. Celle de la comparaison permanente, cette impression diffuse que quelqu’un, quelque part, vit forcément notre vie en mieux. Le film transforme cette idée simple en mécanique comique parfois délicieusement gênante.
On rit souvent parce que la situation devient inconfortable, parce que les silences s’étirent un peu trop, parce qu’Alex s’enfonce dans ses propres contradictions avec une obstination presque touchante. Cet humour légèrement “cringe” fait partie du charme de l’entreprise. Au centre du dispositif, Laurent Lafitte orchestre un véritable numéro d’équilibriste en distinguant subtilement ses deux personnages, comme s’il changeait de peau à chaque scène. La mécanique fonctionne souvent très bien, même si le final pousse peut-être le curseur un peu loin. Peu importe. Cette fable sur la confiance en soi, les illusions de réussite et les mirages du voisinage reste une comédie française singulière, drôle et assez lucide pour laisser une petite pointe d’acidité après le générique.

À (re)découvrir : L’épisode 39 d’Alice Underground, avec Laurent Laffite, évidemment ! (37min)