SOUDAIN — LE GÂTEAU DE VOYAGE CITRON ET CRÈME MATCHA DE MARIE-LOU FONTAINE

Je l’attendais comme on attend une correspondance annoncée en retard sur le tableau d’affichage : avec impatience, un peu d’agacement, et la certitude que le voyage en vaudra la peine. 
Soudain, nouveau long métrage de Ryūsuke Hamaguchi, avait posé ses valises à Cannes en mai dernier, décrochant au passage un double prix d’interprétation féminine pour ses deux actrices, Virginie Efira et Tao Okamoto. Depuis, le film patientait quelque part entre deux fuseaux horaires, comme en apesanteur. Et voilà que, soudain (le titre ne pouvait pas mieux tomber), il atterrit enfin sur les écrans français, disponible dans toutes les bonnes salles du pays. Mais après une escale aussi remarquée, que vaut réellement ce nouveau voyage signé par le cinéaste japonais ?

Depuis Senses, fresque fleuve de plus de cinq heures qui l’a révélé au monde, jusqu’à Drive My Car, prix du scénario à Cannes puis Oscar du meilleur film international, Ryūsuke Hamaguchi n’a jamais dévié de sa trajectoire : filmer la parole comme un territoire à explorer, patiemment, sans jamais couper court à une hésitation ou à un silence. Avec Le Mal n’existe pas, Grand Prix du Jury à Venise, il avait déjà prouvé qu’il pouvait se passer de tout artifice pour toucher juste. Avec Soudain, le cinéaste change pourtant de décor, direction la France, sa langue et ses codes. Au programme : une rencontre entre deux femmes, une histoire de soin, et la mort qui rôde discrètement en coulisses. De quoi décourager n’importe quel visiteur pressé.

Mais Hamaguchi n’a jamais été du genre à voyager léger. Dans sa valise déjà bien remplie, il glisse encore quelques bagages supplémentaires : du théâtre, une réflexion sur le capitalisme et ses logiques de rentabilité, et une critique en douceur de ce management qui préfère parler d’épanouissement plutôt que de charge de travail. Le tout donne un film qui a parfois des allures de cours magistral (parfois trop didactique), mais qui touche surtout en plein cœur. Un dépaysement total, aussi déroutant que bouleversant.

Marie-Lou dirige un EHPAD parisien où elle tente d’imposer une méthode de soin fondée sur la dignité et l’écoute, quitte à s’y épuiser corps et âme. Sa route croise alors celle de Mari, philosophe et metteuse en scène japonaise, atteinte d’une maladie qui ne pardonne pas. De cette rencontre naît une amitié qui traverse les langues et les nuits parisiennes sans jamais s’essouffler, et c’est précisément dans ce sillage que Soudain trouve tout son sens.
Marie-Lou, c’est cette femme qui ne compte jamais ni ses heures, toujours en mouvement, jamais vraiment posée. Pour l’accompagner, rien de tel qu’un gâteau de voyage : simple, généreux, de ceux qu’on emporte sans façon et qu’on partage à qui en a besoin. Évidemment au goût du citron y apporte cette pointe d’acidité qui réveille, un peu à l’image de cette vie qui continue de se faufiler malgré la fatigue et les mauvaises nouvelles. Quant à la crème de matcha, discrète mais entêtante, elle vient refermer la boucle avec évidence : un clin d’œil direct au Japon, à Mari, à cette rencontre qui a tout changé, et à cette part de douceur que Marie-Lou continue de chercher, même quand tout vacille autour d’elle.

Soudain ne fait pas dans la demi-mesure : plus de trois heures de voyage, et pas un instant de raccourci. Le film prend son temps, s’attarde sur chaque étape, chaque conversation, chaque silence, au risque de parfois trop vouloir tout démontrer. On pourrait lui reprocher un excès de pédagogie, cette manière d’expliquer une idée puis de la reformuler, comme si le spectateur risquait de perdre le fil en cours de route. On pourrait aussi le trouver joliment utopique, tant il croit dur comme fer à la possibilité d’un monde plus doux, plus attentif, presque trop beau pour être vrai.
Mais c’est peut-être précisément là sa force : Hamaguchi filme la tendresse sans grandiloquence, la mort sans effroi, et la rencontre entre deux femmes comme un territoire encore possible à habiter ensemble. Le vrai tour de force du film tient d’ailleurs à ses deux actrices, capables de jouer, hésiter, se taire et se dévoiler dans une langue qui n’est pas la leur, sans jamais perdre une once de justesse. Virginie Efira et Tao Okamoto y trouvent chacune l’un de leurs plus beaux rôles, portées par une alchimie qui n’a besoin d’aucun sous-titre pour se faire comprendre.
Soudain est de ces voyages qu’on n’attendait pas et dont on ne revient pas tout à fait le même. Un aller simple vers un peu plus d’humanité, à ne pas manquer.

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