LES BEAUX GOSSES — LE GÂTEAU RENVERSÉ À LA BANANE D’HERVÉ

Il y a fort à parier que la rentrée scolaire évoque à chacun un souvenir précis, même trente ans après avoir rendu son dernier carnet de correspondance. Ce mélange d’excitation à l’idée de retrouver ses copains et de terreur pure à celle de croiser son crush de l’année dernière dans le couloir, sans savoir s’il fallait dire bonjour ou fuir par la sortie de secours. On avait alors quatorze, quinze ans, l’âge où l’on se croit tour à tour irrésistible et absolument hideux, parfois entre deux cours. On était finalement les beaux gosses du bahut !

C’est ce monde adolsecent hors du temps que filme Riad Sattouf dans Les Beaux Gosses, son premier long métrage. Sans filtre ni fard, le film raconte l’adolescence dans ce qu’elle a de plus cru et, paradoxalement, de plus juste : les boutons qu’on ne sait plus où regarder, les mères qui débarquent au pire moment, les silences interminables avant un premier baiser raté. Un monde à la fois lugubre et lumineux, où l’on souffre beaucoup, où l’on rit encore plus, et où absolument rien ne se passe comme prévu. Sattouf ne se moque jamais de ses personnages, il les observe avec la tendresse un peu sadique de quelqu’un qui sait très exactement de quoi il parle.

Avant de filmer des boutons d’acné en gros plan, Riad Sattouf les dessinait avec un vrai sens du détail cruel. L’auteur de Pascal Brutal et de La Vie secrète des jeunes avait déjà fait de l’observation clinique du ridicule adolescent sa spécialité en bande dessinée, transformant une scène banale de couloir de collège en petite tragi-comédie. Avec Les Beaux Gosses, il ne change pas vraiment de sujet, il change d’outil, et le résultat surprend par son évidence : le cadrage hérite du sens du gag visuel propre à la planche de BD, la profondeur de champ devient une arme comique à part entière. Ce plan où un baiser occupe le premier plan pendant qu’un ami désespéré court après un bus à l’arrière ne doit rien au hasard, et tout au sens du timing.
C’est aussi le film qui a révélé Vincent Lacoste, alors adolescent lui-même, dans le rôle d’Hervé. Tout commence pourtant ici, dans une chambre tapissée de posters, sous l’œil d’une mère qui n’a manifestement jamais entendu parler de la notion d’intimité.

Les Beaux Gosses est un film qui vise juste sans jamais oublier l’ironie. Le titre lui-même fonctionne comme une antiphrase savoureuse : ces gosses ne sont beaux que par provocation, avec leur peau grasse, leurs bagues dentaires et leur désinvolture forcée qui trompe à peine leur panique intérieure. Le film aurait pu se contenter de la moquerie facile, il choisit la cruauté tendre, celle qui rit franchement sans jamais humilier. Cette distance, affectueuse mais sans complaisance, est précisément ce qui manquait à la comédie française pour tenir tête à ses cousines américaines du genre. Ici, pas de banlieue stylisée ni de répartie calibrée pour faire le tour des réseaux sociaux.

Rennes, un collège comme tant d’autres. Hervé et Camel ont quinze ans, une amitié taiseuse et un objectif commun assez peu poétique : cesser d’être puceaux avant la fin de l’année scolaire. Le chemin est semé d’embûches, de râteaux et de quiproquos, jusqu’à ce qu’une certaine Aurore ouvre sa porte à Hervé, au grand dam de Camel laissé sur le bas-côté.

Hervé, c’est ce grand échalas mal fagoté, affublé d’une mère qui a fait de l’intrusion permanente un mode de vie, il traîne son désir d’absolu comme un boulet, refusant obstinément de se contenter d’un lot de consolation. Chez lui, rien n’est stable : ni son corps qui pousse de travers, ni son assurance qui s’effondre au moindre regard, ni même ses certitudes sur ce qu’il attend d’une fille.
Pour lui, on imaginera alors un gâteau renversé à la banane, une pâtisserie qui demande finalement un certain courage : on la prépare à l’aveugle, on renverse le moule sans jamais savoir à l’avance si le caramel aura correctement pris, si les bananes seront restées bien en place ou si tout aura glissé de travers pendant la cuisson. Il faut attendre le tout dernier instant, celui où l’on retourne le moule d’un geste décidé, pour découvrir ce que le résultat donne vraiment. L’ado passe le film entier la tête à l’envers, en train d’espérer que quelque chose de sorte enfin de tout ce chaos.

Il y a quelque chose d’assez réjouissant à revoir Les Beaux Gosses aujourd’hui, quinze ans après sa sortie, tant le film semble avoir traversé le temps sans prendre une ride tout en étant profondément d’une autre époque. Riad Sattouf y a glissé des éclats de sa propre adolescence bretonne, et des objet datés avec un regard amusé, comme ce fameux catalogue La Redoute qui faisait alors office de totem érotique pour toute une génération de collégiens en manque d’inspiration. Loin d’être un défaut, cet ancrage précis dans un monde d’avant les smartphones donne au film une saveur de madeleine particulière, celle d’un temps où l’on devait encore faire preuve d’imagination pour fantasmer.

Le film n’est pas parfait, il progresse par petites saynettes reliées par une intrigue volontairement lâche, si bien que le rythme prend parfois des libertés avec la ligne droite, ralentissant ici, s’emballant là, un peu à l’image de ses personnages qui ne savent jamais vraiment où ils vont. Mais on lui pardonne sans difficulté, tant l’ensemble déborde de justesse et de générosité envers ces adolescents qu’il filme sans jamais les regarder de haut. Entre le rire franc et le pincement au cœur, Les Beaux Gosses a suffisamment de charme pour mériter sa place parmi les grands classiques populaires du genre.

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