HAMNET — LE LEMON POSSET D’AGNES

Chaque année, la saison des prix voit émerger quelques films immédiatement identifiés comme des prétendants sérieux. Hamnet, réalisé par Chloé Zhao, s’est très vite imposé comme l’un d’eux. Déjà récompensé aux Critics Choice Awards et aux Golden Globes pour la performance de Jesse Buckley, le film est perçu comme un grand film de jeu d’acteurs, taillé pour les statuettes et observé de près par les pronostics.

Mais réduire Hamnet à un simple candidat aux Oscars serait passer à côté de son mouvement le plus intime. Inspiré de l’histoire de Shakespeare et de la mort de son fils, le film se présente moins comme le récit d’un génie en devenir que comme un portrait de famille, et surtout, un portrait de femme. Chloé Zhao déplace le regard vers Agnes, épouse, mère, présence centrale, et choisit de raconter la création depuis l’endroit le plus fragile : celui de la perte vécue au quotidien, loin du bruit et des mythes.

Depuis The Rider, Nomadland ou Songs My Brothers Taught Me, Chloé Zhao développe un cinéma profondément sensoriel, attentif aux corps, aux paysages, aux silences. Elle filme les êtres à hauteur d’émotion, jamais comme des symboles figés. Hamnet prolonge cette démarche, tout en l’ancrant dans une matière historique et littéraire.

Le film s’articule autour d’une idée simple mais puissante : le deuil comme origine de la création. Zhao ne cherche pas à expliquer Hamlet, ni à illustrer Shakespeare. Elle s’intéresse à ce qui précède l’œuvre : la perte, le vide, l’impossibilité de nommer l’absence. Tout passe par les sensations, les textures, les regards. La douleur n’est pas analysée, elle est ressentie.
Cette approche donne au film une intensité émotionnelle constante. Parfois débordante, parfois fragile, mais toujours sincère. Hamnet n’est pas un film de reconstitution, c’est une expérience, tournée vers l’émotion brute, quitte à frôler l’excès.

Hamnet raconte la mort d’un enfant et ce que ce vide provoque autour de lui. Un drame simple, brutal, qui désaxe une famille entière et oblige chacun à réapprendre à tenir debout. Le film s’attarde sur les silences, les gestes du quotidien, les choses qui continuent alors que tout a changé.
Au centre, Agnes. Une femme simple, lumineuse, profondément connectée à la nature et à ses rythmes. Elle connaît les plantes, les saisons, les gestes qui soignent. Elle protège, anticipe, croit qu’en étant attentive au monde, on peut préserver les siens. La disparition de son fils fait voler cette certitude en éclat. Le chagrin n’est pas progressif : il est immédiat, comme une douleur acide qui coupe le souffle.

Ce qui se joue ici tient à une simplicité presque primaire, liée à la maternité et à l’enfance. Peu d’ingrédients, peu d’artifice, mais quelque chose de profondément délicat. Une douceur franche, rassurante à laquelle se mêle une légère amertume. Une pointe végétale, discrète, comme un souvenir qui affleure. Et surtout, ce voile brûlé à la surface : une fine couche de sucre craquant, marquée par la chaleur, comme la brûlure laissée par le deuil. Une carapace fragile, qu’il faut briser pour atteindre ce qui reste tendre en dessous. Autant d’éléments pour raconter Agnes à travers une recette, celle du Lemon Posset.

Il faut le dire : Hamnet est un film qui appuie parfois là où ça fait mal. Son lyrisme est assumé, son émotion souvent à fleur de peau, et oui, il flirte par moments avec le tire-larmes. Mais malgré cette intensité presque excessive, quelque chose fonctionne.
Porté par une interprétation habitée et une mise en scène très sensorielle, le film parvient à capter une vérité du deuil rarement montrée avec autant de frontalité. Hamnet n’est pas parfait, parfois un peu trop appuyé, mais il touche juste.

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