
Les oiseaux chantent, les fleurs bourgeonnent, les amoureux s’aiment… le printemps est arrivé. Et avec lui, la saison des mariages, des faire-part qui s’accumulent sur le frigo et des listes de cadeaux qui donnent des sueurs froides. C’est dans cet esprit fleuri, dans cette douceur un peu euphorique du “bientôt”, que Kristoffer Borgli vous tend la main et vous invite à la fête. Ou plutôt : à ce qui ressemble à une fête.
Car The Drama arrive habillé en rom com, avec tout ce que ça implique de promesses sucrées : un couple solaire, un casting qui fait battre le cœur (Zendaya et Robert Pattinson, rien que ça), une rencontre amusante dans un café, et cette évidence lumineuse de deux personnes faites l’une pour l’autre. C’est facile, c’est beau, c’est exactement là où Borgli vous veut. Parce que le réalisateur norvégien – celui qui nous avait déjà fait glisser avec Sick of Myself – ne pense pas en termes de genre. Il suit sa curiosité, là où elle l’emmène. Et là où elle emmène The Drama, c’est bien loin du bouquet de fleurs et du gâteau à cinq étages. Sous les guirlandes lumineuses et les sourires de façade, se cache un scénario qui tire à bout portant sur nos certitudes morales. La fête, oui. Mais pas celle qu’on attendait !
Si vous avez vu Sick of Myself, vous savez déjà que Kristoffer Borgli n’est pas du genre à vous épargner. Son premier film, présenté à Cannes en 2022, s’amusait déjà à chatouiller la bien-pensance avec une jubilation presque sadique, en filmant le narcissisme contemporain jusqu’à son point de rupture. Un doigt pointé sur nos petites lâchetés, nos ego surdimensionnés, notre rapport tordu à l’image que l’on projette.
Avec The Drama, il va encore plus loin. Et cette fois, le doigt ne pointe plus vers “les autres”, il pointe vers nous. Le film nous installe confortablement dans l’histoire d’un couple qu’on aime, puis nous force à regarder en face quelque chose que l’on préférerait ne pas voir. Une révélation, ancrée dans une adolescence trouble, qui touche à un sujet profondément sensible. De ceux qui ne laissent personne indifférent, de ceux qui fracturent les dîners et divisent les amis les plus proches.
Borgli évite sciemment la cartographie psychologique trop propre. Il donne des faits, il laisse le malaise s’installer, et il nous demande, à nous, de trancher. De juger. Ou d’essayer. Parce que The Drama questionne moins les personnages qu’il ne questionne notre propre boussole morale : jusqu’où peut-on comprendre ? Jusqu’où peut-on pardonner ? Et jusqu’où nos choix, même enfouis, même oubliés, peuvent-ils nous rattraper et nous définir ?

Emma et Charlie sont amoureux. Profondément, sincèrement, de cette manière un peu rare qui donne envie d’y croire. Leur mariage se prépare dans les détails : les faire-part, les fleurs, la première danse répétée avec une chorégraphe aussi rigide qu’un métronome. Tout est en ordre. Tout est presque parfait. Jusqu’à cette soirée entre amis, arrosée et sans filtre, où l’on joue au jeu des confessions : quelle est la pire chose que tu aies jamais faite ? Emma répond. Et tout bascule.
Emma est la lumière du film, solaire, de celles qu’on imagine sans aspérités ni zones d’ombre. Mais une vérité dite à voix haute, un soir sans filet, suffit à révéler ce que cette lumière s’arrangeait à cacher. Celui qu’elle gardait pour elle.
C’est pour la fiancée qu’on imaginera une recette dédiée… des Apple Rings au chocolat noir qui portent en eux toute la dramaturgie du film. La pomme comme symbole du péché, de la tentation, de cette connaissance qui coûte si cher une fois avalée. L’anneau comme symbole de l’alliance. La pâte feuilletée, qui se déplie couche après couche comme les situations s’enchaînent dans le film, chacune révélant une nouvelle épaisseur de complexité. Et le chocolat noir, enfin, intense et légèrement amer, pour rappeler que les choses les plus profondes ont rarement un goût sucré.

Les Apple rings qui dévoilent la part d’ombre de la fiancée
2 pommes rouges
1 pâte feuilletée
15g de sucre, 7g de cannelle
1 jaune d’oeuf pour la dorure
Quelques carreaux de chocolat noir
Coupez vos pommes en rondelles, évidez le coeur. Plongez dans le mélange sucre/cannelle. Taillez des bandes dans votre pâte et entourez les anneaux fruités de ce feuilletage. Badigeonnez d’un jaune d’oeuf, saupoudrez du mélange sucre/cannelle et mettez au four 15min à 180°C.
Une fois cuit, plongez dans un bain de chocolat noir et parsemez, si vous le souhaitez, d’un peu de paillettes d’or pour la fête.
The Drama fait partie de ces films rares qui osent vous mettre mal à l’aise sans oublier de vous faire rire, aimer, pleurer. Kristoffer Borgli signe une œuvre ambitieuse, maîtrisée dans sa première heure avec une précision d’horloger. Cette manière de faire glisser insensiblement le ton, du romantisme vers quelque chose de bien plus trouble, relève d’une vraie intelligence de cinéaste. La mise en scène est précise, parfois clinique, jamais froide : elle observe ses personnages avec la même attention qu’un entomologiste fasciné par ce qu’il épingle.
Mais ce sont les acteurs qui portent le film à bout de bras et l’élèvent. Robert Pattinson, en fiancé qui doit réapprendre à voir la femme qu’il croit connaître et se risque à tout faire chavirer, est bouleversant de justesse. Et Zendaya, décidément en train de s’imposer comme l’une des actrices les plus précises de sa génération, livre une performance d’une complexité rare : jamais dans l’excès, jamais dans le calcul, toujours au bord du précipice émotionnel.
Ce qui rend The Drama précieux, c’est son refus de la facilité morale. Le scénario ne distribue pas les bons et les mauvais points. Il pose une question, il laisse le venin se diffuser, et il vous regarde vous débattre avec vos propres réponses bien après que la salle s’est rallumée. C’est inconfortable, oui. C’est aussi le signe qu’un film a fait son travail : vous habiter.

À (re)découvrir : Une scène du film The Drama (30sec)