THE KING OF COMEDY — LA POMME FARCIE DE RUPERT PUPKIN

Premier article de l’année, premier film au menu. Et quitte à ouvrir le bal, autant le faire avec deux légendes. Martin Scorsese à la réalisation, Robert De Niro devant la caméra. Difficile de rêver meilleure manière de lancer l’année cinéma.

Sur le papier, The King of Comedy a tout du film accueillant. Un titre prometteur, presque léger, qui laisse imaginer un scénario drôle, une trajectoire agréable. Mauvaise pioche. Le film est tout sauf une comédie au sens classique du terme. Grinçant, parfois franchement dérangeant, il avance à contre-courant et s’amuse surtout à mettre le spectateur dans une position inconfortable. Une excellente manière de commencer l’année avec une petite piqûre de lucidité : ne jamais se fier à une couverture… ni à un titre.

The King of Comedy est la cinquième collaboration entre Scorsese et De Niro, et sans doute l’une des plus singulières. Là où leurs films précédents exploraient la violence, la rue ou la mafia, celui-ci s’attaque à un autre territoire : la célébrité, le spectacle, et le besoin maladif de reconnaissance.
À sa sortie, le film ne rencontre pas le succès espéré. Trop étrange, trop froid, trop peu flatteur pour son époque. Il faudra du temps pour que The King of Comedy soit reconnu comme ce qu’il est vraiment : une satire redoutablement précise, et surtout en avance sur son temps. Le titre français, La Valse des pantins, dit d’ailleurs beaucoup de cette vision : un monde où chacun s’agite, manipulé par ses rêves de gloire et par une machine médiatique qui n’a que faire des individus.

Avec les années, le film est devenu une référence majeure du cinéma contemporain. Son influence est visible, assumée, parfois même citée frontalement. Joker de Todd Phillips en est l’exemple le plus évident. Mais si les héritiers sont nombreux, l’original reste le plus subtil, le plus cruel aussi, et surtout le moins démonstratif.

Dans The King of Comedy, Rupert Pupkin rêve de devenir une star de la télévision. Pas demain, pas un jour peut-être : maintenant. Convaincu que son talent n’attend qu’une occasion, il s’infiltre dans la vie d’un animateur célèbre, persuadé que la reconnaissance est à portée de main.

Rupert est un anti-héros absolu : envahissant, maladroit, incapable de remettre son rêve en question. Ce qui l’anime n’est pas tant l’envie de faire rire que le besoin d’être vu, reconnu, validé. La célébrité devient alors une tentation permanente, brillante, presque palpable… difficile à ignorer, impossible à raisonner.
Cette tentation prend la forme d’une pomme qu’on décide de farcir de fantasmes, de faux souvenirs et de mises en scène bancales. Scorsese observe cette préparation avec une ironie froide, laissant le désir cuire doucement, jusqu’à ce que la farce et le rêve deviennent indissociables.

Il y a quelque chose de réjouissant à (re)découvrir The King of Comedy aujourd’hui. Non pas parce qu’il est confortable, mais parce qu’il est d’une pertinence presque troublante. Le film met rapidement mal à l’aise, installe un humour qui coince, et refuse toute forme de soulagement.
La performance de De Niro est impressionnante de retenue et de gêne maîtrisée. Scorsese, lui, signe une satire prophétique sur la célébrité, l’exposition permanente et le besoin d’être vu, bien avant l’ère des réseaux sociaux. Tout ce que le film observe en 1983 résonne aujourd’hui avec une précision inquiétante.

Commencer l’année avec The King of Comedy, c’est se rappeler que le cinéma peut être brillant sans être aimable, et qu’un film culte n’est pas forcément celui qui fait plaisir. C’est aussi celui qui continue de poser les bonnes questions, longtemps après la séance.

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