LE CORSET — LA TATIN D’OIGNON CONFITS DE CHRISTOPHE

Ma liste des films à voir au cinéma cette année est… immense ! On y trouve de tout, absolument de tout. De quoi faire voyager, découvrir, et surtout s’émouvoir. Avec des films expérimentaux, des drames (beaucoup de drames), des comédies, des films d’animation… et parmi cette liste, bien sur, Le Corset.

Multirécompensé à Cannes et à Annecy, je suis pourtant passée à côté de son existence, jusqu’à la découverte de sa bande annonce il y a quelques semaines. En 1min30, c’était plié, le film de Louis Clichy allait rejoindre ma liste fissa, impensable de manquer l’histoire de Christophe, la beauté du dessin, la poésie de l’ensemble et la voix de Stéphanie de Monaco. Il suffit parfois d’un simple coup d’oeil pour décrété officielle l’existence du fameux coup de foudre (ou d’ouragan) filmique.
Pas de mystère, Le Corset est un immanquable de l’année. Laissez moi vous raconter pourquoi 😉 

Louis Clichy sait de quoi il parle quand il filme des champs à perte de vue. Il a passé ses dix premières années dans une ferme de la Beauce, entre blé, maïs et betterave, la sainte trinité de l’agriculture productiviste. Viennent ensuite les Gobelins, les États-Unis, Pixar, puis deux Astérix coréalisés avec Alexandre Astier. Avec Le Corset, son troisième long métrage mais son premier en solo, il troque la Gaule et la 3D pour la plaine beauceronne, l’encre de Chine et l’aquarelle. Un retour à la terre, au sens propre.

Ce n’est pas un retour de carte postale pour autant. Louis Clichy refuse de fabriquer un fantasme du paysan et préfère partir d’un socle quasi documentaire, nourri du regard de Raymond Depardon, pour s’offrir ensuite quelques écarts cartoon. Au centre, Christophe, onze ans, qui penche, tombe, et se retrouve harnaché d’un corset censé le faire pousser droit. L’objet est à la fois un carcan pour le corps et une allégorie de l’adolescence : ce corps qu’on ne maîtrise plus, qui gêne, qui fait de vous un spectacle au collège comme à la ferme, où il ne sert plus à rien.
Autour de lui, une famille où l’on parle surtout de l’exploitation et où l’on retient son souffle. Le père et le fils ne se retrouvent qu’en voiture, au son d’Ouragan, que le père écoute mais n’ose pas fredonner. C’est avec la musique et l’amour que le garçon respire enfin : l’orgue de l’église, et Clara, intrépide, qui lui ouvre la voie des premiers émois. Le tout dans un monde agricole essoufflé par les coopératives et le productivisme, que le film regarde sans misérabilisme ni nostalgie.

À onze ans, Christophe ne tient pas debout, et ce n’est pas faute de caractère. Dans la ferme familiale de la Beauce, ça tombe mal, au sens propre : scoliose, corset, et le voilà inutile aux champs, mal à l’aise au collège, sommé de grandir droit alors que tout penche. Christophe n’est ni un râleur de naissance ni un héros de plaine. Il n’est pas non plus un grand solitaire, plutôt un gamin qui garde tout pour lui, frustrations comprises. Or cette colère rentrée finit par chercher une sortie, et elle en trouve une, féerique : une bulle onirique dans laquelle le monde se met à glisser et à se plier à son regard. C’est son pouvoir magique, une incursion dans le monde singulier des émotions pour le spectateur.

Pour Christophe, on imaginera une tatin d’oignons confits : cuite à l’envers, serrée dans son moule, puis retournée d’un geste qui remet tout à l’endroit. Un monde renversé, et savoureux.

Dans un monde qui penche et où l’on espère pousser droit, rien n’est simple. Le Corset le sait, et c’est ce qui le préserve du film à thèse. Louis Clichy n’enjolive ni l’enfance, ni la campagne, ni l’animation : ses personnages n’ont pas à sourire pour exister, et les chutes de Christophe font rire avant de faire mal, ou l’inverse. Entre burlesque et mélancolie, il tient un équilibre délicat.
Le trait d’encre et l’aquarelle donnent à la Beauce une lumière de grand air, avec ces horizons qui laissent enfin respirer. La musique n’y est pas une vocation tombée du ciel mais une manière d’exister, et la colère de Christophe n’est pas escamotée, elle est transformée, en bulle de rêve et en pouvoir magique, rien que ça. Derrière le récit d’adolescence se dessine aussi une histoire d’héritage, celle d’un père qui a sacrifié ses rêves au devoir et ne sait dire ses sentiments que par les cris ou les silences. Cette pudeur est le cœur battant du film.

Reste un film qui avance à voix basse. Ceux qui rêvent de grandes envolées lyriques ou de gags à la Astérix trouveront peut-être l’ensemble un peu pudique, et la fin douce-amère les laissera sur un nouveau départ aussi libérateur qu’incertain. C’est précisément sa force : le film ne promet pas qu’on poussera tous droit, seulement qu’on respirera mieux.

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