
Tom Cruise ne saute d’aucune falaise, ne court après aucun avion, et pourtant Digger, le nouveau film d’Alejandro González Iñárritu, est sans doute le plus gros risque de sa carrière. Pas de mission à boucler, pas de franchise pour amortir la chute : la star quitte les autoroutes du blockbuster pour un chemin de traverse, et ce sont les retrouvailles avec le cinéma d’auteur qui se jouent là, sous la houlette du réalisateur de Birdman et de The Revenant, qu’on n’avait pas vu aussi déterminé à étonner depuis un moment.
Il faut dire que le film ne vend pas son tracé. Un magnat du pétrole, une catastrophe qui s’annonce, une mise en scène outrancière, et très vite le sentiment que le sol n’est pas aussi stable qu’il en a l’air. Énigmatique, proche de l’expérimental par endroits, Digger a l’élégance de ne rien expliquer et l’insolence de ne pas s’en excuser. Autant dire que les spectateurs ne sortent pas tous de la salle avec le même avis, et que la critique elle-même s’est retrouvée coupée en deux, entre ceux qui y voient un coup de génie et ceux qui sentent le méthane. Alors, prêts à creuser le sujet ?
Iñárritu n’a jamais été du genre à planter son derrick dans un terrain déjà exploité. Avec Birdman, il avait ressorti Michael Keaton de sa cape de héros pour le faire tourner en rond dans ses propres failles. Avec The Revenant, il avait envoyé Leonardo DiCaprio ramper dans la boue jusqu’à l’Oscar. Sa méthode : prendre une star, la sortir de son emploi habituel, et forer jusqu’à ce qu’il en jaillisse autre chose.
C’est au tour de Tom Cruise de passer à la sonde. L’homme a pourtant travaillé avec les plus grands, et s’était déjà aventuré hors des sentiers avec Magnolia, mais ces dernières années, il semblait bien installé sur le gisement des franchises, là où le rendement est garanti. Ici, il lâche tout : cheveux gris, bedaine, prothèses, un cynisme de magnat texan qui rappelle l’Immortan Joe de Mad Max : Fury Road autant que le Docteur Folamour de Kubrick. Derrière la farce, le film pose aussi une question à Cruise lui-même, sur sa place de roi du divertissement. Reste un film expérimental et satirique, qui ne se gêne pas pour faire grincer des dents, et qui creuse sans trop s’inquiéter des fondations.

Digger Rockwell est un magnat du pétrole texan, un cow-boy bouffi d’argent et de certitudes, très « drill, baby, drill » dans l’âme, dans la droite ligne d’un Trump dont il serait le cousin éloigné. Lorsque la plateforme qu’il a financée au Groenland explose, un bloc de glace gigantesque dérive vers l’Europe, et tout ce que le pays compte de décideurs se retrouve autour de lui pour gérer la crise, ou plutôt pour décider de qui sera tenu responsable. Digger, lui, n’a qu’une obsession : creuser. Pour son pétrole, pour la tombe de l’humanité.
Pour lui, il fallait un gâteau qu’on déguste en creusant : une coque de chocolat, or noir oblige, que l’on brise à la cuillère pour atteindre l’intérieur. Peu d’ingrédients, un œuf, une banane, du chocolat, parce que c’est tout ce qu’il reste après son passage. Un leftover cake, en somme, pour les survivants d’un appétit qui n’a rien laissé d’autre.

Le gateau de Digger
recette à venir
Alors, satire de génie ou catastrophe grandiloquente ? Le faux dilemme est posé, et peut-être que le film lui-même nous y a poussés. Digger est intéressant, parfois même vertigineux, mais il manque de finesse pour être pleinement savouré, et d’humour pour que la farce prenne vraiment. On sourit moins qu’on ne s’agite, et l’on se retrouve souvent à regarder la surface en attendant le prochain coup de pioche. Le film, d’ailleurs, ne reste pas dans sa première peau : une surprise survient dans le premier quart d’heure et rebat les cartes, sans que je vous en dise davantage.
Ce qui fait tenir l’ensemble, c’est son geste politique, assumé jusqu’au grotesque. Le film joue la catharsis, celle qui permet de purger nos colères au moment où il est déjà trop tard pour agir. Il a le bon goût de ne pas offrir un coupable unique : Digger est le méchant désigné, le bouc émissaire idéal, mais ceux qui le pointent du doigt ont largement tenu la pelle avec lui. L’ironie finale : les dollars qui ruinent la planète sont aussi ceux qui paient la séance.
Cruise, lui, sort de cette fosse avec les honneurs, et on lui reconnaît un vrai brio, un petit bout de virtuosité tiré de la boue. Pas un chef d’œuvre, donc, mais un film qui laisse une trace, et qui n’a pas fini de nous faire creuser.

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