
Puisqu’il fait froid et que l’automne est là, on ne trouvera rien de mieux que d’aller se réchauffer au cinéma, enveloppé dans une histoire de famille et un manteau d’amour. C’est la proposition du nouveau film de Rudi Rosenberg : rencontrer la tribu d’une mère célibataire, partager son quotidien – ses moments insolites autant que ses passages à vide – et vivre ensemble. Présenté à Cannes dans la sélection Un Certain Regard et en salles depuis fin octobre, le long-métrage assure un retour dans le passé, loin de l’actualité morose qui consume, et promet une séance réjouissante remplie d’émotions.
On dit difficilement non à Quelques mots d’amour !
Pour son deuxième long métrage, après Le Nouveau en 2015, Rudi Rosenberg a pris son temps. Longtemps comédien, passé par quelques courts avant de s’installer derrière la caméra, il signe à 47 ans un film qui n’a rien perdu de sa fraîcheur. Avec Quelques mots d’amour, il s’est constitué une famille de cinéma un peu rapiécée, où quelques visages connus côtoient une majorité de comédiens qui n’avaient jamais foulé un plateau. Hafsia Herzi, qui a elle-même commencé comme actrice non professionnelle, referme ainsi une jolie boucle : la voilà qui tourne, entourée de débutants.
Cette tribu de pièces rapportées apporte ce que l’expérience n’offre pas toujours : de la fraîcheur, de la spontanéité et des surprises qui jaillissent à l’écran sans prévenir. Mention spéciale pour les enfants, et en particulier pour Abi, incarnée à deux âges par deux jeunes filles, Ella Bedoucha pour la petite et Nour Salam pour l’adolescente. Toutes deux portent la même quête désespérée, celle d’un père qui ne veut pas d’elle, avec un naturel qui désarme. La première est formidable en gamine tenace, la seconde fait cohabiter colère, humour et fragilité sans jamais forcer le trait. Autour d’elles, tout n’est que délicatesse, preuves d’amour et cette force du quotidien qui fait un bien fou, celle des familles qui tiennent debout à coups de petits riens.

Sarcelles, 1995. Erika élève seule ses deux enfants, Abigaëlle et Yoni. La première est persuadée que son père, qu’elle n’a jamais connu, l’aime en secret quelque part. Quand elle se met en tête de le retrouver, Erika l’aide, tout en essayant de la protéger.
Mère courage version grande gueule, Erika n’est pas du genre déclarative. Hafsia Herzi lui donne une épaisseur folle, même quand elle se contente d’allumer une cigarette. Sans discours, c’est elle qui fait les sacrifices et les choix qui s’imposent, dans l’ombre, pour le bien de ses enfants.
Pour Erika, on imaginera une salade composée pour sa famille recomposée, où chaque membre apporterait sa touche. La grenade pour la femme forte, écorce solide et cœur plein de petites perles, et des dés de camembert pour Vanille, le chien de la maison, qui en raffole et fait pleinement partie de la tribu. Pour les autres, chacun vient y glisser son ingrédient : un joli plat familial qui ne prend tout son sens que rassemblé, sans personne de trop autour de la table.

La salade composée de la matriarche
Une poignée de roquette pour le nid
Quelques pommes de terre grenaille pour la gourmandise
Une pomme pour l’idée du désir (de retrouver un père, par exemple)
Un camembert pour plaire à Vanille
Une grenade pour la force maternelle
Un demi oignon rouge pour les émotions
Une vinaigrette moutarde et miel pour les accord piquant et sucré des répliques adorées
Commencez par faire rôtir vos pommes de terre grenaille nettoyées et coupées en deux – au four à 200°C pendant 25min avec du sel, du thym et de l’huile d’olive.
Dans une assiettes, dressez votre roquette, ajoutez vos pommes de terre, vos dés de camembert qui pourront fondre dessus, vos lamelle de pommes et votre oignon rouge ciselé. Quelques cuillères de graines de grenade, un généreux trait de vinaigrette et tout y est.
Quelques mots d’amour pose une question qu’on se garde bien de poser à table : l’amour, ça se dit ou ça se prouve ? Rudi Rosenberg tranche sans grand discours, en filmant des moments de vie simples qui racontent bien plus qu’une déclaration. Chez lui, on n’assène pas un « je t’aime » au dessert, on resserre les chaises pour faire une place de plus.
C’est délicat, mais jamais sirupeux. Le film est franchement drôle, avec des répliques insolentes, un humour parfois tranchant et des approximations de langage qui rendent les dialogues vivants et crédibles. Comme dans toute bonne famille, on s’y chamaille, on s’y charrie, et personne ne vous demande de pleurer sur le sort de la banlieue, filmée sans misérabilisme.
Sous cette simplicité se cache une vraie finesse. Pendant qu’Abi guette des mots qui ne viennent pas, Erika, sans un mot de trop, ne cesse de prouver : elle protège, elle tient bon, elle compose avec ce qu’elle a. C’est la vie filmée avec poésie, et c’est là que ça touche juste : c’est avec des gestes qu’on fait famille.

À (re)découvrir : Entretien de Rudi Rosenberg et Hafsia Herzi pour Quelques mots d’amour, au Festival de Cannes (4min)