LA GRADIVA — L’ŒUF AU PURGATOIRE DE TONI

Semaine après semaine, je m’étonne d’un nouveau coup de foudre filmique. Je m’éprends du travail d’Emmanuel Marre, je m’attache à la poésie et à la beauté du Corset, et me voilà foudroyée par la justesse de La Gradiva. La rentrée ciné, et ce trio passé par Cannes, ne cesse de me surprendre.

Le dernier nommé et dernier découvert est un premier film qui a fait sensation à la Semaine de la critique. Derrière la caméra, Marine Atlan, déjà repérée comme cheffe opératrice sur L’Engloutie et Le Ravissement, passe de la lumière au récit et livre une fresque de l’adolescence filmée avec une précision particulière. Son titre désigne « une femme qui marche » en latin, et le film avance un peu de la même façon : d’un pas tranquille, jusqu’à ce que le sol se mette à trembler sous les pieds. C’est un mélange à la fois heureux, nostalgique, fascinant et désolant, qui se présente au spectateur avant de lui attraper le cœur pour de bon. Prêts à creuser le sujet ?

Pendant que les lycées se bloquent et que les facs leur emboîtent le pas, La Gradiva débarque avec un à-propos que personne n’avait programmé. Marine Atlan n’en fait pourtant ni un tract ni un film à thèse. Ses terminales ne flottent pas hors du temps : ils ont des avis, de la répartie, et ils les défendent à table lors d’un dîner où la professeur les écoute. Cette scène dit tout du regard de la cinéaste, qui prend ses personnages au sérieux avant de les prendre pour des symboles.

Ce sérieux porte un nom qui suffit à faire grimacer n’importe quel lycéen : Parcoursup. Pendant que la classe visite, la sentence approche, et chacun sent que l’avenir est en train de se sceller au moment précis où il devrait s’ouvrir. L’angoisse n’a pas attendu les algorithmes, d’ailleurs : Pline le Jeune avait l’âge de nos terminales quand le Vésuve s’est réveillé, et il se souvenait d’avoir cru que tout l’univers s’éteignait avec lui. Chaque génération de lycéens a sa montagne qui fume à l’arrière-plan, et le film le sait.
Atlan les pose donc là où cette pression se voit. À Naples d’abord, ville bordélique, bruyante, qui déborde par tous les balcons et ressemble à l’adolescence telle qu’elle se vit, en désordre et en pleine vitalité. À Pompéi ensuite, cité figée en plein geste sous la cendre, où l’on comprend qu’un destin peut se pétrifier d’un coup. Entre les deux, nos héros tiennent sur la ligne, encore mouvants, déjà prévenus. Même la fresque de la Villa des mystères, avec son rite d’initiation, vient leur rappeler qu’on ne devient pas grand sans traverser une nuit qui change tout.

Une classe de terminale part en voyage scolaire à Naples et Pompéi, quelques mois avant que Parcoursup ne rende son verdict. Entre deux visites, les désirs s’aiguisent, les jalousies couvent et chacun cherche sa place avant que le groupe ne se disperse. La Gradiva suit cette petite troupe au pas de course, sur un sol qui ne demande qu’à bouger. Au milieu, il y a Toni. Élève à la ramasse, il affiche une indifférence totale pour l’Antiquité et pour tout ce que la classe est venue voir. Mais il a ses propres fouilles à mener : ses origines napolitaines, une grand-mère qui a quitté la ville après le séisme de 1980, une photo qu’il scrute en espérant y recoller les morceaux. Sous ses airs de n’en avoir rien à faire, Toni creuse, et c’est là que tout se joue.

Pour Toni, on cuisinera un œuf au purgatoire, uova in purgatorio de son nom originel, recette napolitaine toute simple. Un œuf glissé dans une sauce tomate pimentée, qui frémit autour de lui. Le purgatoire, c’est cet entre-deux où l’on attend de savoir de quel côté on va basculer, comme Toni : suspendu entre l’adolescence et l’âge adulte, entre la France et Naples, entre ce qu’il est et ce qu’il découvre sur lui.

La Gradiva est un film de peau, de lumière et de regards, et cela tient d’abord au fait que Marine Atlan sait de quoi la lumière est faite. L’ancienne cheffe opératrice enveloppe ses acteurs d’un éclat naturel et d’un grain presque argentique, qui donne aux visages des teintes de chair et de pierre à la fois. Cette matière sert une mise en scène qui prend son temps : chaque élève a son plan quand il ou elle prend la parole, chaque réponse a le droit d’être drôle, maladroite ou complètement à côté.
Toni, James et Suzanne changent de visage selon qu’ils sont à deux, à quatre ou face à tout le monde, des masques d’ados qui tiennent encore un peu avant de tomber. C’est dans ces glissements que le film trouve sa vérité, et que sa grâce s’exprime : une chorégraphie muette dans un musée d’archéologie où James et Suzanne tournent autour des statues, une course à travers Naples où deux garçons s’offrent juste assez de légèreté pour que le bonheur existe. Les jeunes comédiens sont formidables, à commencer par Colas Quignard, qui fait de Toni un cancre qu’on suivrait jusqu’au bout de la ville.

Le tout a l’allure d’un grand film romantique, au sens de Werther : des chagrins démesurés parce que tout, à cet âge, semble définitif, et une cinéaste qui y croit autant que ses personnages. Là où Nocturama regardait la fin du monde d’une génération se refermer sur elle, La Gradiva laisse la porte entrouverte à l’écoute. Un film qui gronde sous la surface et prouve qu’on peut filmer l’adolescence sans la caricaturer ni l’embaumer.

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