
On trouvera l’excuse de la saison des mariages, celle du besoin de rire un peu dans une actualité qui ne prête vraiment à rien d’autre, ou tout simplement celle, plus honnête, de n’avoir besoin d’aucune excuse pour ressortir un film doudou du placard.
Le cinéma, c’est aussi ça : des découvertes qui éblouissent et des habitudes qu’on assume sans complexe, contrat renouvelé visionnage après visionnage. Qu’on pioche du côté d’un teenage movie, d’une odyssée intergalactique, d’une comédie musicale un peu trop sucrée ou d’une romcom qui ne prend jamais la peine de nous surprendre, l’appel du cœur ne trie pas les catégories, il se contente de revenir. Sur cette dernière case, plusieurs titres se disputent la place, et parmi eux un film d’Éric Lartigau qui, curieusement, n’avait encore jamais eu droit à son papier ici. Négligence réparée : direction 2006, il y a très exactement vingt ans (VINGT ANS !), pour retrouver Alain Chabat et Charlotte Gainsbourg en pleine négociation d’un contrat conjugal signé sous la contrainte la plus totale, la fameuse arnaque au mariage de Prête-moi ta main. Je dis oui.
Les comédies françaises, il faut bien l’admettre, signent rarement un contrat en béton avec le succès. Mais quand l’alchimie prend, elle prend vraiment, et personne ne demande de dédommagement. L’Arnacœur, par exemple, avec un Romain Duris briseur (et révélateur) de cœur et une Vanessa Paradis parfaite en victime plus maligne qu’elle ne le laisse paraitre, ou 20 ans d’écart, écrin taillé sur mesure pour Virginie Efira et Pierre Niney. Trouver le bon dosage entre les interprètes, l’écriture et le liant qui fait tenir le tout, ce n’est jamais gagné d’avance, et la comédie française a un certain talent pour se tirer une balle dans le pied à ce petit jeu-là. Avec Prête-moi ta main, la recette prend, et prend même plutôt bien, merci pour elle.
D’abord, un duo qu’on n’attendait pas forcément sur le papier, contrat signé les yeux fermés. Alain Chabat, habitué à mener la danse en trublion, se glisse ici dans un costume plus sobre, celui d’un célibataire cerné par sa propre famille comme un fugitif par les huissiers. Face à lui, Charlotte Gainsbourg, qu’on imaginait volontiers du côté de la grâce et de la retenue, s’autorise une partition bien plus rugueuse, façon négociatrice qui ne cède rien sur les clauses. Le contraste fonctionne, et les deux comédiens s’amusent visiblement à saboter leurs propres habitudes, un peu comme Luis sabote ses speed-datings avant de finir par signer malgré lui.
Ensuite, une situation de départ qui a le mérite de ne pas se contenter du minimum syndical romantique. Chez les Costa, le pouvoir tient en un sommet permanent façon G7, sauf qu’ici la table est occupée exclusivement par une mère et ses cinq filles, Luis siégeant en membre unique et minoritaire d’une délégation masculine qu’on ne consulte jamais vraiment. On aimerait applaudir des deux mains cette assemblée matriarcale qui dicte sa loi sans complexe, jusqu’à ce qu’on réalise que le sommet, justement, ne débat que d’une chose : marier Luis au plus vite, faute de quoi qui repassera ses chemises ? L’argument tombe sans détour, presque comme une clause imposée : à ton âge, c’est à ta femme de s’en charger. On y était presque, à cette bascule où le pouvoir féminin aurait pu tout renverser jusqu’au bout, avant que le scénario ne referme la parenthèse en réinstallant une épouse au poste, certes de titulaire plutôt que d’intérimaire, mais au même poste tout de même. Un vieux réflexe qu’on pardonnera à un contrat vieux de vingt ans, sans pour autant lui accorder un blanc-seing.

Luis Costa, quarante ans passés, nez réputé de la parfumerie, croule sous la pression d’une mère et de cinq sœurs bien décidées à le marier de force. Pour gagner du temps face à ce contrat qu’on veut lui imposer, il engage Emma : elle jouera la fiancée parfaite devant le clan, avant de s’éclipser le jour des noces, mission accomplie et facture réglée.
Reste que Luis est un cas à part. Entretenu depuis l’enfance dans un célibat qu’il présente comme un choix et qui ressemble surtout à un refuge, chemises repassées comprises, il a fait de son immaturité une ligne de conduite presque tenue avec fierté. Faussaire sentimental convaincu de son bon droit, il préfère payer pour mentir plutôt que d’affronter sa famille, quitte à découvrir un peu tard qu’un contrat mal ficelé finit toujours par se retourner contre celui qui l’a rédigé.
Pour Luis, passé maître en supercherie, on s’attablera donc autour d’une salade de menteur. On la colorera de rouge, histoire de simuler une passion qu’on n’a pas vraiment, et on y logera un mariage d’ingrédients pour le moins étonnant : tomate et fraise, un attelage qu’on n’aurait jamais imaginé sur le papier et qui, contre toute attente, fonctionne à merveille. On ajoutera pour finir un givre de feta, histoire d’appuyer la folie de l’entreprise et la complexité de l’affaire (parce qu’un contrat de ce type a de quoi rendre chèvre).

La salade rouge de Luis
2 belles tomates anciennes pour la comédie classique
1 barquette de fraises
1/2 oignon rouge pour les larmes forcées
Quelques feuilles de menthe pour le parfum du nez
Une vinaigrette framboise
1/2 bloc de feta givrée pour la complice étonnante qui rend chèvre
Lavez vos fruits et vos légumes. Coupez les tomates en lamelles, équeutez et coupez vos fraises, ciselez l’oignon. Ajoutez la vinaigrette. Dans un bol, mélangez l’ensemble, laissez dégorger.
Servez à l’assiette et rappez la fea givrée minutes (ou passez la au mixeur pour saupoudrez la salade de son givre de brebis. Ajoutez quelques feuilles de menthe et servez.
Prête-moi ta main coche avec une certaine application les cases du genre : mise en scène qui préfère la prudence à la prise de risque, scénario qui avance sur des rails bien huilés, résolution qu’on devine dès le générique. On chercherait en vain la vivacité d’un Preston Sturges, référence qu’on brandit peut-être un peu vite tant elle place la barre haut, mais le raccourci a au moins le mérite de situer honnêtement le film : une bonne comédie de contrat. Sa vision du mariage, assez datée dans son revers conformiste, mériterait sans doute une petite mise à jour des clauses s’il sortait aujourd’hui.
Mais voilà : un doudou reste un doudou, contrat inaltérable s’il en est, et vingt ans après sa sortie, le charme continue d’opérer sans qu’on ait besoin de renégocier quoi que ce soit. Ce qui sauve la mise, et sauve tout court, ce sont donc ses comédiens. Alain Chabat, en grand enfant increvable prêt à tout pour échapper à l’autel, trouve un numéro d’acteur merveilleux. Charlotte Gainsbourg, elle, s’offre un contre-emploi total, jonglant entre humour piquant et vulnérabilité avec une aisance certaine. Autour d’eux, la satire sociale, sans être révolutionnaire, vise juste plus souvent qu’elle ne rate sa cible, même si elle referme parfois un peu vite les portes qu’elle avait entrouvertes, et les seconds rôles ajoutent ce supplément de sel qui fait toute la différence, au point qu’on pardonne presque à la mise en scène de manquer un peu de personnalité.
C’est un film qu’on regardera sans doute une nouvelle fois dans vingt ans, contrat renouvelé d’office, sans même relire les petites lignes.

À (re)découvrir : Charlotte Gainsbourg et son top rôle incluant Prête moi ta main bien-sûr (2min)