L’ODYSSÉE — LE MILLEFEUILLE GREC D’ULYSSE

Certaines histoires sont si vieilles qu’elles ne appartiennent plus à personne, sinon un peu à tout le monde. L’Odyssée fait partie de ce club très fermé des récits fondateurs, ceux qu’on croise partout même si on les a pas lu, tapis dans nos expressions (“de Charybde en Scylla”), nos films, nos manuels scolaires et j’en passe. Un texte-matrice, presque increvable, qui a déjà survécu à Homère lui-même, à des dizaines d’adaptations, de péplums fauchés en incarnations plus ambitieuses. Alors quand Christopher Nolan annonce qu’il s’attaque à ce monument, la question n’est jamais vraiment “pourquoi lui”, mais plutôt “que va t-il va bien pouvoir en garder”.

Car s’emparer de L’Odyssée, c’est un peu embarquer sur un bateau qu’on n’a pas construit soi-même, avec une cargaison de plusieurs millénaires à fond de cale. Quelle trajectoire invente-t-il pour Ulysse, pour Pénélope, pour ce fils qui a grandi dans l’attente ? Le cinéaste britannique, qui n’a jamais fait dans la demi-mesure, débarque avec son sérieux habituel sur une terre qui a déjà vu passer des dizaines de capitaines avant lui. L’attente, cette fois, est vertigineuse. Pas seulement parce que c’est Nolan. Parce que c’est L’Odyssée.
Alors, cette traversée-là, soporifique ou éblouissante ?

Il y a quelque chose de presque troublant dans l’idée de confier L’Odyssée à Christopher Nolan. Depuis Memento, l’homme ne filme quasiment que ça : le temps qui se dérobe, la mémoire qui se reconstitue à rebours, le retour impossible vers les siens. Un astronaute qui rentre chez lui, découvrant que ses enfants ont vieilli sans lui (Interstellar), des soldats qui n’ont qu’une obsession, regagner la rive (Dunkerque), un homme qui remonte le temps à contre-courant (Tenet). Nolan racontait des odyssées sans le dire depuis vingt ans, et le voir enfin remonter jusqu’à la source, jusqu’à l’archer qui met vingt ans à retrouver son île, ouvre un dialogue qu’on n’attendait pas forcément sous cette forme, mais qui prend, une fois lancé, une ampleur particulière. Ulysse rejoint ainsi une lignée bien fournie de personnages nolaniens empêchés de rentrer chez eux, et c’est peut-être là que le film trouve sa vraie légitimité, plus que dans le seul prestige du texte source.

Pour la forme, Nolan reste fidèle à lui-même aussi : l’homme ne filme jamais petit. Le défi du 70mm, qu’il traîne comme une obsession depuis des années, trouve ici un terrain de jeu à sa mesure, offrant (on l’imagine) un souffle et une texture rarement vus à l’écran, où chaque vague, chaque grain de sable méditerranéen devrait gagner en présence physique. Dommage que c’est que cette prouesse technique reste réservée à une poignée de salles dans le monde, celles équipées pour l’accueillir dans ses conditions optimales. Alors même que le cinéma, et l’adaptation de cette histoire universelle, n’a d’autre vocation que de rassembler.

Après la guerre de Troie et sa victoire arrachée grâce à un cheval de bois qui restera comme l’une des ruses les plus célèbres de l’histoire, Ulysse tente de rentrer chez lui, à Ithaque, où sa femme Pénélope et son fils Télémaque désespèrent. Le trajet s’annonce simple. Il ne le sera pas. Le cyclope Polyphème, Circé et ses sortilèges, Calypso et son île qui retient plus qu’elle n’accueille : entre le départ de Troie et le retour à Ithaque, il se passe beaucoup, beaucoup de choses. Le temps s’étire, se distord, engloutit des années entières avant que le héros ne retrouve enfin son rivage.

Pour Ulysse, on imaginera volontiers un mille-feuille grec. Pas pour la pâte filo à proprement parler, mais pour la construction : plusieurs strates, plusieurs épreuves qui s’empilent les unes sur les autres, beaucoup d’éclats pour celui qui sort la tête de l’eau malgré les foudres divines. De loin, l’édifice a l’air solide, presque trop bien tenu, à l’image du héros lui-même. Mais il suffit d’une entaille bien placée pour que tout s’effondre d’un coup, dans un moment de vérité où les couches cèdent enfin. Chez Ulysse, ce moment a un nom : la confession, non pas l’instant où la conscience naît en lui, mais celui où elle est enfin dite, mise en mots, livrée au spectateur qui la portait peut-être déjà sans le savoir.

L’Odyssée est un film immense. C’est aussi un film dont je ne peux m’empêcher de trouver des résonance avec le dernier long-métrage du cinéaste, Oppenheimer. Non pas parce que les deux hommes se ressemblent, mais parce qu’ils partagent une même position impossible : celle d’avoir fait naître un outil qui a fait basculer le monde connu vers la catastrophe. Le cheval de Troie n’est pas ici une simple pirouette de stratège habile, c’est l’invention qui ouvre la voie à la barbarie, exactement comme la bombe ouvre la sienne. Et de cette paternité encombrante découle un thème que le film explore avec plus de finesse qu’on ne l’attendait : la honte, et la question de savoir comment on avance quand on porte en soi la certitude d’avoir déclenché quelque chose qu’on ne pourra jamais refermer. Sa confession, sa lente rédemption, sont les moments les plus bouleversants du film, ceux où Nolan cesse d’être grandiloquent pour devenir, enfin, intime.

Les séquences les plus fortes sont d’ailleurs celles où le cinéaste s’autorise à lâcher un peu de son sérieux habituel : le cyclope, sculpté dans l’ombre et la matière plus que dans le numérique, et Circé, dont la sorcellerie devient un terrain de jeu visuel et sensoriel plutôt qu’un simple obstacle sur la route du retour. Ces figures monstrueuses apportent au film une part d’étrangeté et de fascination qui lui va bien, et qu’on aimerait voir plus souvent chez un cinéaste habituellement plus cérébral que sensoriel.
Autre surprise, plus discrète mais bienvenue : le traitement des personnages féminins, qui gagne nettement en intérêt comparé au reste de la filmographie de Nolan, rarement généreux sur ce terrain. Athéna, en particulier, impressionne : une déesse humanisée sans jamais perdre de sa sagesse ni de sa superbe, loin des figures divines figées qu’on croise habituellement dans ce genre de reconstitution.

Trois heures de péplum, une traversée dense, portée par une distribution solide et une mise en scène qui a le courage de préférer la matière aux artifices numériques. Un blockbuster sans fond vert, pensé et habité. Sans doute l’un des meilleurs films de Christopher Nolan.

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