
On a tendance à croire que l’animation est une affaire de familles assises devant le même écran, popcorn partagé et morale en fin de séance façon Toy Story 5. Erreur de casting. Il existe aussi tout un pan du genre qui ne s’adresse à personne d’autre qu’à un public averti, capable d’entendre parler d’hétérose et de Gaystapo sans s’évanouir dans son fauteuil ni chercher la sortie de secours.
Jim Queen en est la preuve la plus réjouissante depuis longtemps, et probablement la plus inattendue de l’année. Présenté à Cannes en Séance de Minuit, le film de Nicolas Athané et Marco Nguyen pose un regard amusé, volontiers moqueur, parfois bien trash, mais jamais cruel sur le monde gay et ses tribus, ses codes, ses petites hiérarchies de vestiaire. La salle a ri du début à la fin, applaudi à la sortie.
On comprend pourquoi : c’est du cinéma d’animation qui n’a pas besoin de s’excuser d’exister, ni de s’adoucir pour plaire à tout le monde. Une sacrée surprise, qui mérite de s’y attarder.
Prêts pour la virée ?
Le cinéma d’animation gay, jusqu’ici, c’était surtout l’art du clin d’œil discret : un personnage secondaire qu’on devine plus qu’on ne l’affirme, une inclusion qui s’excuse presque d’être là, planquée dans un coin de cadre. Jim Queen change la donne en en faisant carrément son sujet principal, et tout son terrain de jeu, sans demander la permission à personne.
Le ton est décomplexé, archi référencé (Disney, Sailor Moon, Drag Race, Dune s’y croisent allègrement, parfois dans la même scène), et surtout très drôle sans jamais se contenter de l’être. Le film s’amuse à pousser les codes communautaires jusqu’à l’absurde, twinks chétifs, bears poilus, gym queens body buildées, drag queens triomphantes, et dans cette galerie un peu folle se niche une vraie question de société : qu’est-ce que la communauté gay s’impose à elle-même, entre ses propres tribus, quand il s’agit de définir qui a sa place et qui reste à la porte du club ? Une manière aussi d’effleurer, sans s’y attarder lourdement, l’écho d’une histoire plus grave, celle d’une époque où le corps gay a déjà servi de terrain à d’autres formes de stigmatisation bien réelles. Politique, donc, et même assez frontalement, mais sans jamais lever le doigt ni se prendre trop au sérieux.

Jim Parfait est une icône bodybuildée de la scène gay parisienne, autant adulée sur les réseaux sociaux que dans les salles de sport où il passe le plus clair de son temps. Le jour où il contracte l’hétérose, un virus qui transforme méthodiquement les homosexuels en hétérosexuels, c’est tout son petit empire qui s’effondre en même temps que ses followers. Pour trouver un remède, il doit s’allier à Lucien, jeune twink encore bien planqué dans le placard, et les deux improbables acolytes partent en quête du mystérieux Dr Ragoult, seul capable de mettre au point un antidote.
Jim, avant la maladie, c’est à peu près l’égocentrisme fait homme : obsédé par son image, ses abdos et le nombre de likes sous sa dernière photo en salle de sport, plus à l’aise avec son reflet dans le miroir qu’avec n’importe quel être humain en face de lui. Un connard fini, diront certains, et ils n’auraient pas complètement tort, au moins au début.
Pour un personnage aussi attaché à son apparence et à ses abdos et à d’autres passions (🍆), il fallait une recette qui joue sur le même registre. Pour Jim, on partira donc sur un mythe de protéine avec un steak qui cache en réalité une aubergine. Chair tendre cachée sous une peau ferme.

Le steak d’aubergine pané
recette à venir
Jim Queen a ce mérite assez rare de tenir un ton très casse-gueule sur la durée d’un long métrage entier : drôle sans être paresseux, politique sans être pesant, documenté sans donner de leçon à qui que ce soit. Dès sa séquence d’ouverture, saturée de couleurs pop et de gestes chorégraphiés au cordeau, le film pose son dispositif avec une efficacité redoutable, et tient cette promesse sur l’essentiel du récit. L’animation 2D, flashy et précisément rythmée, sert une satire qui n’épargne personne, la communauté gay la première, et c’est tout à son honneur de ne pas se contenter d’un regard complaisant sur son propre camp : la Gaystapo ou les codes des différentes tribus en prennent autant pour leur grade que l’homophobie venue de l’extérieur. Le casting de voix, généreux et bien senti (on croise au passage des humoristes, un comédien, une star du porno et même Philippe Katerine dans un rôle qu’on ne lui résumera pas), porte cette galerie de personnages avec une évidente affection, sans jamais sombrer dans la caricature gratuite.
On regrettera tout de même un dernier tiers qui perd un peu de son punch, le récit empruntant des sentiers plus classiques de quête émancipatoire une fois sa mécanique satirique bien installée, comme si le film avait donné le meilleur de son énergie comique dans sa première partie et gardait la suite pour les bons sentiments. Et puisque le film l’annonce lui-même dès son ouverture en circonscrivant son terrain de jeu à un Paris très spécifique, on notera aussi que sa galerie de personnages reste à l’image de ce microcosme parisien, sans prétendre à l’exhaustivité ni représenter toute la richesse de la communauté. Une réserve mineure, presque anecdotique, pour un film qui, lui, ne manque ni d’audace ni de générosité.

À (re)découvrir : Extrait du film Jim Queen (1min)