
Il y a quelque chose d’un peu cocasse à voir la France s’attaquer au film de guerre épique en 2026, l’année où les salles débordent déjà de 2ème Guerre Mondiale sous toutes ses coutures. Entre les biopics solennels, les fresques de résistance et les reconstitutions au cordeau, le marché est encombré. Et pourtant, La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer débarque avec 75 millions d’euros officiels dans les poches (ou un peu plus selon certains) et l’ambition tranquille de faire aussi bien que les grands. Pas en imitant Hollywood, mais en lui empruntant quelque chose : l’énergie, le souffle, le refus de la solennité de cire.
Car le film d’Antonin Baudry ne ressemble à rien de ce qu’on attendait. Un biopic ? Pas vraiment. Un documentaire romancé ? Trop vivant pour ça. Un thriller politique ? Par moments, oui. Mais surtout, chose qu’on n’avait pas vue venir : un film de guerre qui se permet l’humour, la BD, le burlesque sans jamais trahir son sujet. À l’aube de l’été, alors que le cinéma français cherche à prouver qu’il peut exister à grande échelle, La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer forge quelque chose d’inattendu.
Le film historique français avait pris une mauvaise habitude : filmer les grands hommes comme on installe des bustes. Une lumière d’église, une déférence qui ressemble à de la peur, et des œuvres qui sortaient des salles comme on sort d’une commémoration. Le réalisateur Antonin Baudry, lui, vient d’ailleurs (au sens propre comme au figuré).
Diplomate de carrière avant d’être cinéaste, il a d’abord raconté les coulisses du pouvoir par la bande dessinée : Quai d’Orsay, publiée sous le pseudonyme Abel Lanzac, chronique savoureuse et ironique du ministère des Affaires étrangères vu de l’intérieur, adaptée ensuite par Bertrand Tavernier. Puis Le Chant du Loup, thriller géopolitique claustrophobe dans les entrailles d’un sous-marin – un film sur les décisions prises dans le noir, loin des regards. Difficile de ne pas commencer à voir le fil : un homme fasciné par les pièces fermées où l’Histoire bascule, par les guerres d’ego institutionnelles, par la mécanique intime du pouvoir. Filmer De Gaulle à Londres en 1940 – seul, sans armée, sans territoire, convaincu d’avoir raison face à tout le monde – c’est l’aboutissement logique d’une œuvre entière. Pas un détour.
Ce qui change tout, c’est que Baudry arrive à ce sujet avec les outils du romancier et du bédéiste autant que du cinéaste. Le regard est latéral, jamais frontal. Et ça se voit dès les premières scènes.

Juin 1940. La France a capitulé. Un général de brigade trop grand s’envole pour Londres avec ses convictions pour seul bagage. Charles de Gaulle débarque dans une ville qui ne l’attendait pas vraiment, chez des alliés qui ne savent pas trop quoi faire de lui, pour incarner une France libre dont il est pour l’instant le seul membre. La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer couvre ces deux premières années d’exil : de l’appel du 18 juin aux grandes batailles d’Afrique, en passant par les joutes homériques avec Churchill, entre admiration mutuelle, irritation permanente.
Il y a dans ce De Gaulle quelque chose du chevalier égaré ; un Don Quichotte en képi, portant haut des idéaux que personne autour de lui ne partage encore, flottant dans un entre-deux inconfortable entre la France qu’il a quittée et l’Angleterre qui le tolère. Ni tout à fait chez lui, ni tout à fait reconnu. Une île, en somme.
C’est exactement ce qu’on j’ai souhaité mettre dans l’assiette : une île flottante aux couleurs de la France, mais sacrément isolée et entourée d’une crème anglaise. Restons donc polis avec les alliés, même si leur caractère était loin d’être semblable à une crème !

L’île flottante du Général
2 oeufs pour l’homme qui en a
55g de sucre
30cl de lait
1/2 gousse de vanille charnu
Des myrtilles pour la couleur bleue
Des grenade pour la couleur rouge – et le clin d’oeil à l’Espagne, sacré Don Quichotte
Commencez par préparer votre crème anglaise ; dans une casserole, faites bouillir votre lait avec la gousse dont vont aurez gratté les grain. Laissez infuser 5min. Dans un saladier, blanchissez les jaunes avec 40g de sucre. Versez le lait chaud par 3 fois sur le mélange et remuez énergiquement. Remettez sur feu doux et mélangez à l’aide d’une cuillère en bois jusqu’à ce que la crème soit nappante.
Dans un autre saladier, faites montez vos blanc en neige et serrez-les avec 15g de sucre. Déposez dans des moules et faites cuire 2min dans un four préchauffé à 180°C.
Déposez l’île solitaire dans une assiette creuse, colorez la de grenade et de myrtilles. Ajoutez la crème anglaise e servez aussitôt.
La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer réussit quelque chose que le cinéma français n’osait plus : raconter un mythe sans en avoir peur. Baudry ne révère pas De Gaulle, il le regarde, avec une curiosité presque ethnologique pour cet homme convaincu d’une mission que personne ne lui a confiée. Simon Abkarian, choix improbable devenu évidence, ne joue pas le Général : il l’invente sous nos yeux, dans ce moment précis où la statue n’existe pas encore et où tout pourrait encore mal tourner. C’est là que le film est le plus fort : dans cet espace incertain, avant la légende, quand le fer est encore rouge.
Le parti pris du décalage fonctionne aussi bien qu’il surprend : l’humour surgit sans prévenir, désamorce le solennel, et paradoxalement rend le personnage plus grand. La rupture de ton n’est pas un gadget mais une lecture du personnage.
Mais le film souffre de vouloir tout embrasser. Les personnages secondaires (Koenig, Moulin, Pleven) n’ont jamais le temps d’exister vraiment, réduits à de brèves apparitions que le récit engloutit aussitôt – du moins dans cette première partie. Et l’intrigue du jeune résistant parisien, censée incarner le grondement populaire, dilue plus qu’elle n’amplifie. C’est le revers d’un film qui veut être à la fois fresque et roman intime : il flotte parfois entre les deux, sans tout à fait toucher terre.
Il faudra attendre le second volet J’écris ton nom en juillet pour mesurer la portée totale du projet. Mais cette première partie a déjà le mérite de prouver qu’on peut forger un grand film populaire sans perdre ni le plaisir du cinéma, ni l’intelligence du sujet.

À (re)découvrir : L’acteur Simon Abkarian au sujet de De Gaulle (1min)