LA FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER — LES SILLY CRISPS DE FERRIS

Il y a des garçons comme ça. Des garçons qui ne tiennent pas en place, qui débordent des cases qu’on leur a taillées sur mesure, qui regardent le cadre de leur vie et décident, tranquillement, de l’enjamber. Antoine Doinel qui disparaît vers la mer au bout des Quatre Cents Coups, Holden Caulfield qui erre dans New York plutôt que de rentrer à l’école – ces garçons-là ne fuient pas vraiment. Ils vivent, simplement, à un rythme que les adultes ont oublié. Et puis il y a Ferris Bueller.
Ce week-end, j’ai envie de célébrer ces esprits-là : ceux qui font l’école buissonnière non par paresse, mais par excès de vie. Ceux qui comprennent, avant tout le monde, que le temps ne rembourse pas les journées gâchées.
La Folle Journée de Ferris Bueller souffle ses 40 bougies cette année. Et il faut signaler que la comédie de John Hughes n’a rien perdu de son mordant, ni de son acuité.
Prêts à sécher avec le plus malin des ados américains ?

Dans les années 80, le teen movie avait un étalon-or commercial un peu honteux : la saga Porky’s, ancêtre libidineux des American Pie, où l’adolescence se résumait à des blagues de vestiaire et des fantasmes de bal de promo. John Hughes, lui, avait d’autres plans.
Ancien plume du National Lampoon (la revue satirique qui a aussi formé les meilleurs esprits des Simpson), il débarque avec une grammaire entièrement neuve. Ses films sont pop, colorés, musicaux, mais jamais creux : la classe sociale, l’ennui profond, la violence silencieuse de l’adolescence n’y sont jamais dissimulés derrière la légèreté formelle. Breakfast Club met en scène des archétypes de lycée pour mieux les démolir un par un. Seize Bougies pour Sam transforme l’humiliation ordinaire en comédie touchante. Et La folle journée de Ferris Bueller (écrit en moins d’une semaine, détail qui dit tout sur son rapport instinctif à ces années-là), boucle ce cycle avec une énergie quasi punk.

Sa recette tient en peu de mots : personnages en nuances plutôt qu’en clichés, humour slapstick qui ne s’excuse pas d’être malin, jeunes acteurs débutants qu’il dirige avec une précision de chirurgien. Hughes filmait les ados comme personne ne le faisait alors : pas comme une menace, pas comme un sujet comique, mais comme des êtres moraux complexes, qui méritent mieux qu’une caricature.

Chicago, banlieue aisée, beau matin de printemps. Ferris Bueller ouvre les yeux, juge que cette journée est trop belle pour l’école, et simule une grippe carabinée avec un talent d’acteur qui laisse pantois. Sitôt la porte claquée par ses parents, la vraie journée commence. Au programme : siphonner la Ferrari du père de Cameron – le meilleur ami hypocondriaque, antithèse parfaite de Ferris -, embarquer Sloane la petite amie, et traverser Chicago en mode carte postale vivante. Musée d’art, stade de baseball, parade en plein centre-ville sur Twist and Shout. Tout ça en un jour. Tout ça sans jamais se faire prendre.

Ferris n’est pas un cancre. Ce n’est pas la fuite du médiocre, c’est l’impatience du garçon qui a compris que le temps file, et que personne ne vous le rend.
Pour cet ado-là, on misera sur un plat de partage aussi inattendu que sa journée : des “Silly Crisps” hautes en couleurs. Du croustillant pour les aventures de la bande, de la burrata pour la balle de baseball, de la coriandre pour l’exotisme d’une virée qui dépasse allègrement les frontières du lycée, du bacon pour le clin d’œil ricain assumé. Et bien sûr, une chili oil pour le caractère imprévisible et épicé du personnage. Un assemblage qui fait sourire et se savoure à plusieurs.
Partants pour la virée culinaire ?

La folle journée de Ferris Bueller est un film heureux. Hughes y dresse un portrait burlesque des adultes (le proviseur Ed Rooney, grotesque et malveillant, se vautre dans le ridicule avec une régularité métronomique) sans jamais faire de l’adolescence un âge de la souffrance obligatoire. Ferris est populaire, débrouillard, amoureux, et ça marche. Le film assume ce pur fantasme sans complexe.

Ce qui le sauve du simple feel-good movie, c’est le quatrième mur. Ferris nous parle directement, les yeux dans les yeux, depuis la première scène. Il ne nous raconte pas sa journée mais nous y invite. Nous ne sommes pas spectateurs, nous sommes complices. C’est un geste un peu culotté, qui dit en réalité quelque chose d’essentiel sur le film entier : Hughes ne nous ment pas, il nous fait confiance. Et Barbara Bush elle-même (la Première Dame, oui oui) a cité la réplique de Ferris dans un discours universitaire : “la vie bouge très vite, si tu ne t’arrêtes pas de temps en temps, elle te file entre les doigts.”
Quarante ans après, cette phrase n’a pas pris une ride. Elle a juste pris un peu plus d’urgence.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *