L’ÊTRE AIMÉ — LES TORRIJAS POIVRE AGRUME D’ESTEBAN MARTÍNEZ

La Vénus électrique de Pierre Salvadori a donné le ton dès l’ouverture du 79ème Festival de Cannes : la création comme moteur, comme obsession, comme terrain de jeu dangereux. Cannes 2026 semble avoir quelque chose à régler avec les artistes et leurs démons intérieurs. L’Être aimé, le nouveau film de Rodrigo Sorogoyen, s’inscrit dans ce sillon avec une précision qui fait mal. Lui aussi convoque un créateur, lui aussi interroge ce que fabriquer une œuvre fait à ceux qui gravitent autour. Mais là où la peinture de Salvadori offrait encore quelques couleurs douces, Sorogoyen plante sa caméra dans les entrailles du monde du cinéma, et le monde du cinéma fait rarement dans la demi-teinte.

C’est la première fois que le réalisateur espagnol est en compétition officielle à Cannes. Pas en sélection parallèle, pas en coup d’essai discret. En compétition, avec un film qui s’attaque de front au mythe du créateur génial et insupportable, ce réalisateur émérite dont on excuse les excès parce qu’il fait de grands films. Ce personnage qu’on connaît, qu’on a vu, qu’on a parfois admiré malgré nous. Mêlez à ça une histoire de famille, une fille longtemps délaissée et un tournage qui devient le terrain de la réconciliation ou de l’explosion, et vous tenez l’un des longs-métrages les plus puissants de cette sélection. Préparez-vous à adorer L’Être aimé.

Il n’aura fallu qu’une poignée de films pour que Rodrigo Sorogoyen s’impose comme l’une des voix les plus importantes du cinéma espagnol contemporain. Madre, As Bestas, El Reino en série. Des registres très différents, une constante : Sorogoyen sait filmer les êtres humains dans leurs moments les moins reluisants, là où les rapports de pouvoir se révèlent, là où les silences en disent plus que les répliques. L’Être aimé prolonge ce travail avec une nouvelle variation sur un thème qui lui est cher : la masculinité et ses dommages collatéraux.

Le film aborde la filiation, la complexité des liens familiaux, tout ce qu’on ne sait pas se dire quand on est père et fille et qu’on s’est perdus de vue pendant treize ans. On pense inévitablement à Valeur Sentimentale, le film de Joachim Trier qui repartait l’an dernier avec le Grand Prix du Jury et racontait lui aussi une figure paternelle pesante et ses ravages sur ceux qu’il était censé aimer. Mais ici le père est plus tranché, plus frontal, plus dangereux dans sa séduction. Sans être pour autant un simple méchant de service. C’est un rôle d’une vraie densité que Sorogoyen offre à Javier Bardem, qui joue ici un réalisateur internationalement reconnu. Face à lui, Victoria Luengo compose avec une fermeté tranquille cette fille qui résiste, qui prend ses marques, qui attend le bon moment pour aborder les sujets de fond. Ensemble, ces deux-là forment un duo retentissant, capable de communiquer émotions, malaise et fureur en quelques regards détournés, coups de colère et rares éclaircies.

Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martinez revient en Espagne pour tourner un film dont le sujet porte sur le Sahara Occidental, ce territoire épineux que l’Espagne a quitté sans jamais vraiment refermer le dossier. Pour le rôle principal, il choisit Emilia, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. Le plateau devient alors un espace étrange et inflammable, où la distance entre eux se mesure à chaque prise, où les blessures d’enfance font leur retour sans crier gare, et où la frontière entre le père et le metteur en scène finit par s’effacer complètement.

Pour ce cinéaste qui tente de reconstruire ce qu’il a laissé dépérir, on imaginera des torrijas. La recette espagnole consiste à transformer du pain rassis en quelque chose d’appétissant, à force de patience et de bonne volonté. Comme lui avec Emilia : reprendre ce qui s’est durci dans le silence de treize ans et espérer que ça donne encore quelque chose de bon. Du zeste d’agrumes pour l’amertume qui ne le quitte jamais. Du poivre du Timut pour cette chaleur qui peut virer au brûlant en quelques secondes, au risque de tout cramer.

Contrairement à la plupart des films en compétition, L’Être aimé ne vous demande pas de patienter. Il est sorti en salles françaises le 16 mai, le jour même de sa présentation sur la Croisette. Le plaisir est immédiat, reproductible, et se vit sur grand écran, ce qui tombe bien parce que c’est exactement là qu’il faut le voir.
Pas de doute, il s’agit ici d’un grand film. Dense, maîtrisé, parfois inconfortable dans la meilleure façon qui soit. Sorogoyen filme avec une précision qui donne le vertige, et Bardem y est tout simplement renversant, capable de glisser de la séduction à la brutalité psychologique en quelques mots, sans jamais perdre de vue la complexité du personnage.
Si j’écris l’article à quelques jours de la clôture du festival et sans avoir vu l’ensemble des films en compétition, je ne me priverai pas de miser sur ce génie nommé Javier pour le prix d’interprétation de cette édition cannoise. Grandiose.

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