LA VÉNUS ÉLECTRIQUE — L’ÉCLAIR AU CITRON DE SUZANNE

Il y a des films qui font leur entrée comme on allume les lumières d’une grande salle : d’un coup, tout s’illumine, et on oublie qu’on était dans le noir. La Vénus électrique, le onzième long-métrage de Pierre Salvadori, a ouvert le 79ème Festival de Cannes avec cette même évidence désarmante : un geste simple, généreux, presque impertinent.
Présenter une comédie française en ouverture, hors compétition, sur une Croisette qui aime tant les films sérieux : c’est une répétition qui commence à plaire. Après Le deuxième acte en 2024, Partir un jour en 2025, arrive La Vénus électrique ; une décharge joyeuse, un film qui fait du bien avec une sincérité qu’on n’attendait pas.
Au cœur de ce vaudeville d’époque, Salvadori pose une question qu’il creuse depuis ses débuts : à quoi sert l’art ? À quoi sert de créer, d’inventer, de faire semblant parfois, si ce n’est pour rappeler aux vivants qu’ils le sont encore ? Dans ce Paris de 1928 qu’il reconstitue avec fantaisie et soin, la création n’est pas un décor. Elle est le courant qui fait tout tenir. Prêts à être illuminés ?

Pierre Salvadori a mis trente ans à devenir l’un des cinéastes les plus fins de la comédie française. De Cible émouvante, à Hors de prix, de Dans la cour à l’espiègle En liberté !, il travaille toujours dans les mêmes câbles : le mensonge comme moteur comique, les fêlures cachées sous le vaudeville, les personnages qui font semblant pour finir par se retrouver. Pour La Vénus électrique, il retrouve son acteur chouchou, Pio Marmaï (déjà dirigé dans Dans la courEn liberté ! et La Petite bande), et c’est à chaque fois la même évidence : l’acteur a ce sens rare du rythme qui transforme une scène potentiellement anecdotique en petit événement. Autour de lui, le casting est franchement dément : Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche, Vimala Pons et Gustave Kervern forment une constellation d’une justesse rare, où chacun illumine l’autre sans jamais accaparer le courant.

Le scénario, écrit à plusieurs mains avec Rebecca Zlotowski, Robin Campillo, Benoît Graffin et Benjamin Charbit, pose l’action dans le Paris des années folles (et ce choix d’époque n’est pas qu’une affaire de costumes-. Dans les années 1920, après le traumatisme de la Grande Guerre et l’ébranlement des certitudes religieuses, le spiritisme envahit les salons : on cherche à parler aux morts, à rétablir un courant entre les vivants et ceux qui sont partis. Salvadori plante son histoire dans ce terreau-là, et ses personnages s’inscrivent dans une vérité sociale et historique qui leur donne une profondeur insoupçonnée. La construction du film amplifie cette richesse : passé et présent s’entrelacent dans un montage qui tresse plusieurs voix, plusieurs regards, plusieurs vérités… jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien qui parle, ni pour qui. Et cette illusion fait partie des plus beaux délices du cinéma.

En plein Paris, en 1928, Suzanne une jeune foraine prise pour une voyante fait croire à un peintre veuf qu’elle est capable de le mettre en contact avec sa défunte épouse. Au fil des séances, la jeune-femme tombe amoureuse de l’artiste mais plus elle fait apparaitre la défunte, plus elle disparait au yeux de l’homme qu’elle aime et qu’elle manipule.

Pour cette femme électrisante, on imagine un éclair au citron. L’éclair pour faire écho à ses deux vies, celle de Vénus électrifiante, celle de la voyante qui devient le courant entre les disparus et les vivants. Mais l’éclair aussi pour la foudre amoureuse qui s’abat sur elle ! Et le citron pour la couleur du mensonge et pour l’acidité douce qui caractérise tout le film : ni tout à fait amer, ni franchement sucré, avec cette pointe qui reste en bouche et qu’on est bien content d’avoir goûtée.

La Vénus électrique est un film dans lequel on entre sans vraiment s’y attendre, et dont on ressort avec l’impression d’avoir reçu une petite décharge dans la poitrine. Salvadori réussit un équilibre que peu de cinéastes français osent tenter : faire d’une comédie de faux-semblants un vrai film sur le deuil. La tragédie est là, bien réelle, mais elle passe sous le vaudeville comme un câble sous un plancher – on ne la voit pas, on la sent passer.
La structure narrative a quelque chose de l’éclair justement : la pâte gonfle, prend forme, et ce qu’on croyait être une légère comédie d’époque se révèle être autre chose. Un objet de plus en plus consistant, dont le cœur ne se dévoile qu’au dernier moment. Chaque flashback d’Irène vient court-circuiter le présent, chaque fausse séance de spiritisme rapproche Suzanne d’une vérité qu’elle n’avait pas cherché à atteindre. Le mensonge, ici, ne corrompt pas mais révèle. Et c’est sans doute le paradoxe le plus salvadorien qui soit.
Anaïs Demoustier porte tout ça avec une aisance déconcertante, dans l’un de ses meilleurs rôles. Gilles Lellouche est la belle surprise du film : on l’attendait en faire-valoir légèrement antagoniste, il livre un portrait tout en cabosses et en humanité qu’on n’avait pas anticipé. Vimala Pons illumine ses apparitions de flashback d’une présence phosphorescente. Et Pio Marmaï, encore une fois, compose son écorché vif avec une générosité de jeu qui finit toujours par vous avoir.
On en attendait une comédie festivalière sympathique. On reçoit, mine de rien, un film qui tient du coup de foudre.

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