LE DIALE S’HABILLE EN PRADA 2 — LE CHEESECAKE BLEU D’ANDY SACHS

Les rues de New-York, l’effervescence de la foule, les cafés (ou le bagel) à emporter avant de grimper dans son building et une certaine musique en fond. C’était il y a 20 ans, et cette scène d’ouverture du Diable s’habille en Prada me fait encore le même effet qu’à sa découverte : carrément grisant !
En 2006, David Frankel nous servait sur un plateau un cocktail parfait : satire mordante du milieu de la mode, dynamiques de pouvoir assumées, répliques qui claquent et Miranda Priestly en diablesse glaciale. Le genre de film qu’on regarde sans se lasser.
Mais c’était il y a 20 ans, et chez Disney, les succès ne prennent pas la poussière. L’anniversaire représentait une opportunité trop belle pour la laisser passer, et le studio a ressorti les grands ciseaux. Avec toute l’équipe originale dans les starting-blocks, Le Diable s’habille en Prada 2 a débarqué en salles. Et si on connait les risque des “films suite”, on espérait quand même un scénario Haute Couture et des trajectoires de personnages aussi inventives qu’un défilé réussi.
Alors ? Fast Fashion ou Fashion Week pour ce second opus ?

Le premier opus brillait par son mordant. Ce n’était pas juste une comédie sur la mode : c’était une satire chirurgicale d’un milieu où l’humiliation est une langue maternelle et le manteau de fourrure une armure de guerre. Les répliques de Miranda Priestly avaient la précision d’un tailleur Chanel. Et Andy Sachs, naïve et touchante, était le fil conducteur parfait pour traverser cet univers sans pitié.

Le Diable s’habille en Prada 2 reprend les mêmes patrons en tentant de les adapter aux urgences du moment. Le monde de la presse est en faillite symbolique : budgets rabotés, articles lus en trois secondes entre deux reels, et le like qui pèse plus lourd qu’une enquête de fond. La fracture générationnelle s’invite aussi dans les open spaces : les boomers intransigeants face à une Gen Z qui refuse d’être traitée comme une stagiaire corvéable à merci. Et la bienveillance comme nouvelle valeur managériale. Le monde a changé, et Miranda Priestly n’a pas l’air de s’y être accommodée.

Le terreau était riche. Sauf que le legacy sequel, est l’exercice le plus trompeur du cinéma. Alléchant sur le papier, souvent très complexe à exécuter, pour ne pas dire franchement raté. Top Gun: Maverick avait réussi le miracle de surpasser l’original. And Just Like That nous avait rappelé que la nostalgie est un tissu qui ne supporte pas trop d’usure… Le Diable s’habille en Prada 2 se range dans la deuxième catégorie. Les sujets existent, ils sont bien là, mais traités comme une collection éphémère : joliment emballés, vite expédiés. Le film préfère se concentrer sur une bataille business à la Runway, où l’enjeu est de rester debout sans perdre de sa superbe.

Andy Sachs a tourné le dos au monde de la mode depuis longtemps pour devenir une journaliste d’investigation sérieuse. Mais quand Runway fait face à une crise d’image, les destins se croisent à nouveau. Emily Charlton, reconvertie en directrice commerciale, est bien décidée à profiter de la situation. Et Miranda, fragilisée mais toujours aussi souveraine, n’a clairement pas prévu de raccrocher ses talons.

Andy a grandi, mais sous les coutures, le tissu n’a pas changé : ce besoin de reconnaissance qui ne la quitte pas, cette conviction qu’on peut encore sauver quelque chose, cette naïveté touchante qui la pousse à chercher le meilleur chez les gens, même quand ils ne le méritent pas franchement. Andy est l’éditorialiste qui croit encore que les mots comptent dans un monde qui préfère les stories.
Pour elle, on imaginera un cheesecake bleu. Un dessert de new-yorkaise un peu cheezy qui mise tout sur une couleur signature. La base s’émiette doucement, comme les colonnes d’un journal que plus personne ne lit vraiment. La teinte bleutée vire au blanc Priestly, comme une idée de la couleur du sommet. Et les myrtilles, obstinément nostalgiques, pour rappeler le premier opus adoré.

Retrouver ces personnages qu’on a aimés il y a vingt ans, c’est un plaisir coupable qu’on assume sans honte. Nombreux sont les clins d’oeil qui feront sourire les fans. Mais passé le frisson de la reconnaissance, le film laisse un goût d’inachevé.
Côté performances, Meryl Streep reste impériale dans son port, mais Miranda a perdu son venin glacial. Plus fragile, plus humaine, moins terrifiante. Une évolution possible sur le papier, qui vide pourtant le personnage d’une grande partie de ce qui le rendait inoubliable. Emily Blunt joue une Emily Charlton étonnamment fade : le piquant a été repassé à l’envers, et la méchanceté savamment dosée du premier opus s’est évaporée. Anne Hathaway fait ce qu’elle peut avec des mimiques parfois trop téléphonées. Heureusement, Stanley Tucci en Nigel, aussi smart que discret, rappelle que le talent n’a pas besoin de scènes spectaculaires pour exister.
Ce qui frappe surtout, c’est l’impression que le film a été coupé au mauvais endroit. Les garde-robes sont somptueuses, et le spectacle tient la route. Mais les trajectoires des personnages sont prévisibles, les enjeux désamorcés trop tôt, et les sujets de fond effleurés sans jamais être vraiment habités.
C’est sympa, mais c’est pas ça ! That’s all.

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