
Synth pop sur un transistor, odeur de moquette et de tabac froid dans un couloir de HLM, le bruit sourd d’une cassette qu’on rembobine à la main pour ne pas user le magnétoscope. Les années 80 ont cette particularité étrange d’être devenues le décor préféré de ceux qui veulent nous faire ressentir quelque chose. Séries Netflix, playlists Spotify, pubs pour voitures électriques… tout le monde y revient, tout le monde y pioche. Toledano et Nakache aussi.
Sauf qu’eux, ils n’y reviennent pas pour faire joli. Ils y plantent une famille ordinaire avec ses failles et ses éclats de rire, un gamin de presque 13 ans qui commence à sentir que quelque chose est en train de changer, et autour de lui, les grandes questions de l’époque qui font doucement irruption dans le quotidien : la place des femmes qui bougent, celle des immigrés qui cherchent la leur, celle des pères qui vacillent. Juste une illusion joue sur tous ces tableaux à la fois, avec une douceur qui n’exclut pas la profondeur. Reste à savoir si le duo de réalisateurs a évolué depuis Intouchables, ou si c’est nous qui regardons différemment.
Pour le comprendre, il faut rembobiner un peu. Depuis Intouchables et ses records stratosphériques au box-office, le duo a progressivement fait pivoter son curseur. Le Sens de la fête, Une année difficile : à chaque film, le sucre se fait un peu moins pur, l’amertume pointe le bout du nez, comme si leurs œuvres étaient devenues des Rubik’s Cube, colorées et pop en surface, plus complexes dès lors qu’on commence à les manipuler. Juste une illusion poursuit ce mouvement avec un fil rouge franchement malin : le motif du faux. Le père qui cache son licenciement à ses enfants. Vincent qui brode des mensonges pour impressionner Anne-Karine, son béguin de collège. La doudoune rose teinte en noir parce que le modèle est moins cher. La cassette porno planquée dans un jeu d’échecs. Tout le monde joue un rôle, tout le monde vernit la réalité, et dans cette galerie de petits tricheurs attendrissants, Nakache et Toledano dressent un portrait universel du mensonge social doux, celui qu’on se raconte pour tenir debout.
Et puis il y a Vincent lui-même, qui concentre à lui seul plusieurs faces du Rubik’s Cube identitaire : juif d’origine marocaine, il est littéralement “les deux” que cherche Anne-Karine pour faire enrager son père catho-tradi. Dans cette France du milieu des années 80 qui commence tout juste à balbutier un discours sur le vivre-ensemble, SOS Racisme, Touche pas à mon pote, Vincent incarne avec une candeur touchante l’utopie d’une identité mosaïque qui refuse de se laisser réduire à une seule case et de se laisser dicter ses choix .

En 1985, Vincent Dayan va bientôt fêter ses 13 ans, une chambre partagée, un béguin au collège et un père au chômage qui fait semblant de partir bosser chaque matin. Ce petit monde tient dans un HLM de banlieue parisienne, et c’est bien suffisant pour raconter une époque.
Vincent est en train de grandit : il abandonne le moelleux rassurant de la petite enfance, commence à répondre à son père, affiche des goûts musicaux new-wave pour plaire à une fille. Dans Juste une illusion, tout le monde entretient ses petits mensonges pour tenir debout. Mais Vincent, lui, fait aussi l’inverse : il commence à dire la vérité sur ce qu’il est, sur ce qu’il veut, sur ce qui le fait vibrer. Il résiste, il prend la température du monde avec l’appétit de celui qui commence à vouloir le mordre.
Pour Vincent, on imaginera alors une recette de croquants – simples comme un goûter maison, qui résiste sous la dent et s’assure d’être irrésistiblement bon.

Les croquants de Vincent – d’après une recette algérienne (clin d’oeil à sa maman)
500g de farine
250ml d’huile
3 oeufs
180g de sucre
1 généreuse cuillère à soupe d’arôme de vanille
Quelques carreaux de chocolat noir pour l’hommage au rock et à une certaine doudoune
Dans un grand saladier, battez vos oeufs, ajoutez le sucre et blanchissez le mélange. Ajoutez l’huile en filet, l’arôme de vanille puis la farine en une fois. Formez une pâte homogène et non collante et formez ensuite plusieurs baguette ou cylindres sur une plaque. Badigeonnez d’un appareil à dorure (jaune d’oeuf + lait), striez à la fourchette et enfournez 20min dans un four préchauffé à 180°C. Une fois bien dorés, sortez du four, détaillez en parts de 1,5cm d’épaisseur et repositionner les, côté tranche, sur la place. Un nouveau tour au four à 200°C le temps de transformer les gâteaux en biscuits croquants.
Faites fondre votre chocolat, façon artiste adolescent, jetez en filet sur vos biscuits. Laissez refroidir. Ne reste plus qu’à déguster… dans un verre de lait Duralex, pour le plaisir de l’époque.
Juste une illusion n’est pas une satire des années 80, et il ne cherche pas à l’être. C’est une comédie familiale généreuse, et dans ce registre, il excelle.
Camille Cottin en mère qui s’émancipe est une vraie belle surprise : dans cette France encore bien masculine, Sandrine s’empare d’un ordinateur comme d’un étendard, et c’est beau à voir. La bande-son, elle, sait exactement quand appuyer sur pause pour laisser une image s’imprimer ; et quand Louis Garrel, hagard dans une salle d’embauche, se retrouve porté par “Ma place dans le trafic” de Francis Cabrel, la scène fait légèrement mal, au bon endroit. C’est dans ces moments-là qu’on mesure aussi ce que Simon Boublil apporte au film : une vérité d’enfant, brute et sans calcul, qui oblige tous les adultes autour de lui à se révéler un peu plus qu’ils ne l’auraient voulu.
Nakache et Toledano font ici ce qu’ils savent faire mieux que presque tout le monde : rassembler, émouvoir, faire rire sans jamais appuyer trop fort. Une K7 à garder dans sa collection.

À (re)découvrir : La famille de Juste une illusion et ses réalisateurs Toledano et Nakache dans la Boite à Questions (5min)