
On n’a jamais trop de films en costume, on n’a jamais trop de Jane Austen, on n’a jamais trop de Raison et Sentiments. Il y a eu une Austen mania dans les années 90, portée par des adaptations qui ont fait les beaux jours des dimanches pluvieux, et il se pourrait bien qu’on reparte pour un tour de cette boulimie, sur grand écran comme sur celui de Netflix. Le roman a ce petit talent rare de traverser les décennies sans prendre une ride, quitte à faire mine d’ignorer qu’on l’a déjà adapté une bonne dizaine de fois entre le cinéma, la télévision et la BBC.
Trente ans pile après le film d’Ang Lee, référence absolue s’il en est, Georgia Oakley s’empare à son tour des sœurs Dashwood, sans complexe apparent devant l’ampleur de la tâche. Après avoir filmé une prof de sport sous Thatcher dans Blue Jean, portrait tout en pudeur d’une époque qui n’aimait pas qu’on sorte du rang, la voilà qui troque le survêtement pour la robe empire, et le grand air anglais des années 80 pour les salons feutrés du début du 19ᵉ siècle. Le pari a de quoi surprendre, et pourtant les deux histoires parlent au fond de la même chose, cette manière de tenir debout quand la société décide pour vous de ce que vous avez le droit d’être.
Qu’on se rassure tout de suite, on ne perd rien de l’essence du roman dans cette nouvelle mouture. On y vit toujours d’amour, d’eau fraîche et d’argent, dans cet ordre précis ou presque, et avec tout ce qui fait tout le sel d’Austen depuis deux siècles.
Austen a ceci de pratique pour le cinéma qu’elle se décline en deux écoles bien identifiées, presque aussi tranchées que ses héroïnes elles mêmes. D’un côté les films à chignon comprimé, coiffures figées au millimètre et manières impeccables jusque dans le moindre soupir, avec la version d’Ang Lee ou la mini série BBC en tête de gondole. De l’autre les films à chignon flou, où la brise s’invite dans les boucles et où le naturel reprend ses droits sur l’étiquette, lignée ouverte par Joe Wright et dans laquelle Georgia Oakley s’engouffre sans hésiter une seconde. Chez elle, les cheveux se détachent, les regards traînent plus que les répliques, et le protocole social semble parfois passer au second plan derrière quelque chose de plus organique.
Le choix n’a rien d’historiquement exact, mais il dit tout de la liberté qu’Oakley prête à ses héroïnes, quitte à froisser un peu les puristes du bonnet et du ruban. Le reste du film suit la même logique de dépouillement. Costumes sobres, palette grisée qui tranche avec le technicolor un peu too much des années 90, et une nature omniprésente, vent dans les herbes hautes, araignée qui tisse sa toile, arbres qui ploient, qui semble commenter les états d’âme des deux sœurs mieux qu’aucun dialogue ne saurait le faire. Même le ciel s’y met, incapable de trancher tout à fait entre aube et crépuscule, comme s’il hésitait lui aussi entre deux tempéraments qu’il refuse de départager.
La cinéaste confiait d’ailleurs voir dans Elinor et Marianne les deux facettes contradictoires d’Austen elle même, la mesure et l’excès cohabitant sous la même plume et dans la même tête. Une lecture qui donne à ce Raison et Sentiments une gravité discrète, sans jamais l’alourdir de sérieux mal placé, et qui rappelle au passage que la romancière savait mieux que quiconque qu’on ne choisit jamais tout à fait son camp entre la tête et le cœur.

À la mort de Mr Dashwood, l’arithmétique familiale ne pardonne à personne. La maison de Norland, les terres, jusqu’à la dernière cuillère en argent, tout revient à John, le demi-frère, et rien ou presque à Mrs Dashwood et ses trois filles. Elinor, Marianne et la petite Margaret quittent donc le confort pour un modeste cottage du Devonshire, hébergées par l’exubérante Mrs Jennings, avec pour seul viatique leur bonne éducation et deux ou trois prétendants qui promettent beaucoup et tiennent moins. Entre les deux sœurs aînées, la balance ne penche jamais tout à fait du même côté. Elinor retient, calcule, encaisse sans un pli sur le visage. Marianne, elle, laisse tout déborder, l’amour comme le chagrin, sans se soucier du qu’en dira t on. L’une tient les comptes du cœur, l’autre les dépense sans compter.
Pour Elinor et Marianne, on cuisinera donc des emblématiques scones, à se partager à l’heure du thé comme on partage un secret de famille. La pâte, nature, un peu sèche si on n’y prend garde, c’est tout Elinor : sobre, tenue, jamais engoncée pour autant, plutôt libre dans sa rigueur, du genre à sortir tête nue sans qu’on y voie une extravagance. La garniture, crème et confiture, généreuse jusqu’à déborder du bord, c’est Marianne dans toute sa spontanéité. Le scone, ce monument mineur de la gastronomie anglaise, a ceci de très austenien qu’il ne cherche jamais à en imposer. Il reste rustique, presque humble, et c’est justement cette simplicité assumée qui lui permet de s’élever sans jamais se prendre au sérieux, un peu comme les lignes d’un bon roman, qu’on dévore sans réfléchir et qu’on regrette d’avoir fini trop vite.

Les scones des soeurs Dashwood
500g de farine
50g de sucre
125g de beurre demi-sel
30cl de lait demi-écrémé
2 grosses cuillères à soupe de levure chimique
Dorure : 1 œuf battu + 1 cuillère à soupe d’eau + 1 pincée de sel
Crème fraîche épaisse 42% de matière grasse et compotée de fraises, pour servir, pour servir
Préchauffez le four à 200°. Dans un saladier, tamisez la farine et la levure puis versez le sucre, gardez la tête froide comme Elinor face à un carnet de comptes. Ajoutez le beurre en petits morceaux et frottez le mélange entre vos doigts jusqu’à obtenir un sable fin, ressemblant à de la chapelure. Versez le lait et mélangez à la fourchette pour obtenir une pâte souple, ni trop collante ni trop sèche, rectifiez avec un peu de farine ou de lait si nécessaire, sans jamais forcer le trait. Déposez la pâte sur un plan de travail fariné et abaissez-la sur 3 cm d’épaisseur, avec la retenue d’Elinor plutôt que l’emportement de Marianne. Découpez des ronds de 6,5 cm de diamètre, disposez-les sur une plaque recouverte de papier cuisson et badigeonnez le dessus de dorure. Enfournez 15 à 20 minutes à 200° en chaleur statique, jusqu’à ce que les scones soient bien gonflés et dorés. Dégustez-les chauds, tièdes ou froids, coupés en deux et généreusement débordés de crème fraîche épaisse et de confiture de fraises, la raison en dessous, le sentiment qui prend le dessus sans complexe.
Reste la question qu’on se pose à chaque nouvelle adaptation d’un classique aussi rebattu, celle de savoir si le jeu en valait la chandelle. La réponse ici est oui, avec quelques réserves qui tiennent surtout au rythme. On sent, par endroits, la volonté de coller de très près à la lenteur du roman, ce qui se défend sur le papier mais finit par tirer sur la patience une fois transposé à l’écran, où deux heures ne pardonnent pas les mêmes longueurs que trois cents pages. Mais quel plaisir, malgré tout, de retrouver cet univers, et quelle beauté de le voir évoluer sous la caméra d’Arnaud Potier, qui filme moins qu’il ne peint, pesant chaque rayon de lumière au gramme près sans jamais desserrer complètement le poing. La photographie flotte en permanence entre deux clartés, dorée et bleutée à la fois, et donne à chaque plan une texture presque poudrée, comme si le film craignait de trop en montrer et préférait suggérer plutôt qu’appuyer.
Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles forment un duo qui tient debout sans se voler la vedette l’une l’autre. Autour d’elles, une distribution solide fait le reste, sans éclat inutile mais sans fausse note non plus. La nature y reprend toute sa place, les sentiments s’installent au cœur du cadre, et la raison, fidèle à elle même, continue de faire tourner la machine en coulisses, comme un petit réacteur discret qu’on oublierait presque si tout ne s’arrêtait pas net sans lui.

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