ADIEU MONDE CRUEL — LE PAIN PERDU ET ŒUF NUAGE D’OTTO VIDAL

« Quand vous lirez ces lignes, j’aurai déjà refermé la porte sur ce monde cruel. » La phrase a la gravité d’un dernier mot, et c’est bien ce qu’elle est : la dernière ligne d’un adolescent qui croit n’avoir plus rien à perdre. On pourrait s’attendre à un drame frontal, filmé à hauteur de désespoir. Félix de Givry choisit une autre voie avec Adieu monde cruel, un titre qui claque comme la réplique finale d’une tragédie, pour raconter, sous des dehors grandiloquents, une histoire beaucoup plus humaine et beaucoup plus attachante que son intitulé ne le laisse deviner. Le générique s’ouvre d’ailleurs comme s’ouvraient les films il y a cinquante ans, typographie surannée et voix off qui annonce d’emblée les règles du jeu : ce qu’on s’apprête à voir n’a pas vraiment d’âge. C’est un conte, et les contes ont ce pouvoir précieux de parler d’aujourd’hui en empruntant les habits d’hier. Une fable sur l’adolescence égarée, sur le harcèlement qui pousse à disparaître, qui pourrait se dérouler cette année comme il y a un demi-siècle, et qui préfère l’intemporel au constat clinique. Partants pour s’y perdre un peu ?

Avant de passer derrière la caméra, Félix de Givry a longtemps traîné sa silhouette devant, notamment dans Eden de Mia Hansen-Løve, où il incarnait déjà une jeunesse qui cherche sa place sans trop savoir où la poser. Il a ensuite coécrit et produit Arco, la fable céleste d’Ugo Bienvenu, avant de se lancer lui-même dans la réalisation avec Adieu monde cruel, comme si ces différentes vies dans le cinéma avaient fini par converger vers ce premier geste de metteur en scène. Les deux films se sont construits presque au même moment, et cette proximité laisse des traces communes : la même sensation de flottement, la même manière de faire évoluer ses personnages à quelques centimètres du sol, comme si de Givry ne savait filmer la jeunesse qu’en apesanteur, jamais tout à fait ancrée dans le réel. Pour raconter cette histoire de collégien qui rate son suicide et choisit de disparaître plutôt que de rentrer dans le rang, le cinéaste puise directement dans ses propres années de collège, qu’il a lui-même décrites comme douloureuses, et confie le rôle à Milo Machado-Graner, révélé par le regard aveugle et bouleversant d’Anatomie d’une chute. Une manière détournée de se retrouver soi-même en filmant quelqu’un d’autre traverser ce qu’on a traversé.

Otto Vidal, 14 ans, subit un harcèlement scolaire constant, jusque tard dans les rues de sa ville. Un jour, à bout, il poste une lettre d’adieu à une cinquantaine d’élèves de son collège avant de sauter d’un pont. La rivière, elle, refuse de le garder : le courant le recrache vivant sur la berge, comme si le destin s’obstinait à lui offrir une sortie qu’il n’avait pas demandée. Otto choisit alors de rester caché, invisible aux yeux de tous sauf de Léna, une camarade qui le recueille en secret et devient, sans grand discours, son seul point d’ancrage.

Pour l’adolescent, on imaginera un pain perdu surmonté d’un œuf nuage. Le pain perdu pour ce garçon qu’on a laissé rassir dans l’indifférence générale, qu’on croyait bon à jeter et qui trouve pourtant, contre toute attente, une seconde vie. L’œuf nuage vient couronner le tout et referme la promesse du plat : le prisonnier de sa coquille prêt à s’échapper, façon nuage – léger, poétique – comme un garçon qu’on croyait perdu et qui choisit finalement de renaître.

Adieu monde cruel a la grâce des films qui préfèrent la douceur au fracas, sans jamais minimiser ce qui fait mal. Tourné en pellicule, il installe une atmosphère suspendue, presque hors du temps, où la bulle formée par Otto et Léna semble flotter au-dessus du rythme du monde et de sa cruauté ordinaire. On pense forcément au cinéma français d’avant, celui des ados qui s’écrivent encore des lettres et traînent leur mal-être en blouson de cuir, un hommage assumé qui frôle par moments le total look nostalgie, comme si le film cochait un peu trop sagement toutes les cases du genre plutôt que de s’en affranchir. N’empêche, le charme opère, porté par une voix off de Françoise Lebrun d’une tendresse rare, qui accompagne les malheurs d’Otto sans jamais appuyer là où ça fait déjà assez mal. On regrettera simplement que le film, sur la fin, ressente le besoin de nous expliquer sa propre morale, comme s’il ne faisait plus tout à fait confiance à son conte pour parler seul. Une réserve qui reste mineure, largement compensée par une conclusion qui choisit l’apaisement plutôt que le désespoir, et referme avec justesse cette histoire de garçon qu’on croyait perdu pour de bon.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *