
Voilà, nous y sommes. Notre Salut, d’Emmanuel Marre, est enfin en salle, avec son prix du scénario cannois et un accueil critique et public qui ne se dégonfle pas. Le sujet est lourd, difficile, terriblement actuel, de ceux qu’on redoute de voir traités à la truelle. J’attendais ce film plus que tout, et je parie qu’il restera celui qui aura marqué notre année de cinéma.
Swann Arlaud y est terrible, médiocre, savamment comique, parfois dans la même scène. Derrière tout ça, une histoire de famille : le cinéaste a rouvert les archives de son arrière-grand-père, lettres à son épouse comprises, et ne les a pas rangées au rayon des souvenirs gentillets. Il glisse même « Popcorn » de Hot Butter à la fin d’un dîner officiel, comme un tampon d’humour posé là où personne ne l’attendait. Prêts à ouvrir le dossier ?
Avec Emmanuel Marre, mieux vaut oublier le formulaire habituel. Son cinéma est naturaliste, porté par l’improvisation et une caméra embarquée qui ne se contente pas de regarder les acteurs : elle les suit, les bouscule, s’invite à leurs conversations sans y être conviée. On connaissait cette méthode au présent, dans Rien à foutre. On l’imaginait mal rejoindre Vichy, terrain qu’on croit tamponné, classé et poussiéreux, façon Les Rayons et les Ombres. Il y va pourtant, et refuse la reconstitution propre sur elle. Pas de voitures d’époque pour faire joli, pas de lumière de carte postale. 1940 est filmé au flash, avec un effet documentaire et des personnages qui parlent notre langue, tics et jargon de réunion compris.
La musique fait le reste. Des morceaux qui n’ont rien à faire là, comme « Life Is Life » d’Opus, crèvent l’illusion d’époque et la remplacent par l’impression d’un journal télévisé du jour. L’anachronisme n’a rien d’un gadget : il nous arrache au musée pour nous asseoir dans un bureau d’aujourd’hui, où le même vocabulaire passe sans frais d’une époque à l’autre. On s’immisce dans un réel passé qui ressemble drôlement à celui qu’on connaît, et le pont avec notre temps n’a même pas besoin d’être signalé. C’est fascinant, c’est terrifiant, c’est brillant. Le pire, c’est qu’on reconnaît la procédure avant d’avoir compris où elle mène.

Septembre 1940, le régime de Pétain s’installe. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, loin de sa femme et de ses enfants, avec dans sa valise un traité édité à compte d’auteur, Notre Salut lui aussi, qui promet de relever la France à coups d’efficacité. Ne vous y trompez pas : ce n’est pas un pauvre homme perdu. Henri a tout perdu à force de mauvaises combines et cherche déjà la suivante. Opportuniste avant d’être fonctionnaire, il flaire la bonne place, la décroche dans une administration flambant neuve et s’y montre d’un zèle exemplaire, lui qui rêve de remplacer les poètes des cabinets par des collaborateurs obéissants et appliqués.
Pour Henri à l’ambition démesurée, on misera sur un soufflé. Un gâteau qui tente tant bien que mal de monter, monter, monter jusqu’au sommet, mais qui finira sans surprise par s’affaisser. On lui prêtera la saveur du sésame noir, pour la formule magique qui permet d’ouvrir des portes, notamment à Vichy, et noir aussi pour faire écho à l’époque et au choix sombre de l’arriviste.

Le soufflé au chocolat et sésame noir d’Henri Marre
100 g de chocolat noir à pâtisser
1 belle cuillère à café de pâte de sésame noir
1 jaune d’œuf (les deux autres jaunes iront se faire pardonner ailleurs)
3 blancs d’œufs
1 grosse cuillère à café de maïzena (5 g)
100 ml de lait entier
30 g de sucre, plus un peu pour les ramequins
Du beurre pour les ramequins
Commencez par faire fondre le chocolat en morceaux, au bain-marie ou 1 min 30 au micro-ondes, puis glissez-y la pâte de sésame noir et lissez le tout. Fouettez le jaune avec la maïzena, versez par-dessus le lait chaud, mélangez hors du feu, puis remettez sur feu moyen en remuant sans relâche : la crème épaissit vite et n’aime pas qu’on la perde de vue. Unissez alors le chocolat sésame et cette crème jusqu’à obtenir une préparation brillante et homogène. Montez les blancs, ajoutez le sucre dès qu’ils se raffermissent, puis fouettez encore. Incorporez-les délicatement à la préparation. Beurrez bien les ramequins, saupoudrez-les de sucre, retirez l’excédent et remplissez aux trois quarts. Enfournez à 180 °C pendant 12 à 15 minutes, jusqu’à ce que les soufflés aient bien gonflé, du moins aussi haut qu’il le pouvaient – on ne monte pas toujours comme on l’imaginait ! Servez aussitôt et déguster en le regardant s’effondrer, cuillère après cuillère.
On sort de Notre Salut avec la certitude d’avoir vu un immense film, d’une intelligence folle. Emmanuel Marre aborde la collaboration sans sermon, sans hauteur, sans reconstitution en carton, et tient la ligne du début à la fin. Son Henri n’a rien du rouage docile qui aurait mal tourné : c’est un ambitieux qui calcule, se propose, en rajoute, et gravit les échelons dossier après dossier parce qu’il y trouve son compte. Cette horreur traitée comme une affaire de bureau, avec ses mots polis, ses procédures et ses arbitrages budgétaires, a de quoi effrayer : le vocabulaire sortirait aussi bien de 1984 que d’une réunion de 2026. Swann Arlaud, tout en retenue, campe cet homme qui s’efface en public et se démène en coulisses pour qu’on le remarque. À chaque étape, Henri choisit, et il choisit ce qui l’arrange. Rarement un si petit homme aura valu un film aussi grand.
Et si l’Histoire entre dans le film, c’est par la porte d’un couple : les arrière-grands-parents du cinéaste, dont la correspondance a nourri le scénario. Henri est méprisable, et Paulette, jouée par Sandrine Blancke (impériale), n’a rien d’une potiche : elle a de l’ambition, et la déception qui va avec. Son mari ne l’élève pas, il la sacrifie sur l’autel de ses aspirations bureaucratique, lettre après lettre. L’affaire de Vichy s’ouvre ainsi sur un foyer qui se délite, où l’on mesure ce que coûte l’ambition d’un seul à tous ceux qui l’entourent. Voilà ce que ce film a de plus sournois : on s’attendait à un manuel d’histoire, on referme un dossier de famille.

À (re)découvrir : Hot Butter “Popcorn”, l’une des chansons clés du film (2m39)