LES RAYONS ET LES OMBRES — LE MILLE-FEUILLE AU SÉSAME NOIR DE JEAN LUCHAIRE

Il y a des sujets que le cinéma redoute. Non par manque de courage, mais parce que les aborder sans se brûler exige une maîtrise rare — celle de filmer le mal sans le transformer en spectacle, la lâcheté sans la réduire à un tribunal. La collaboration française en fait partie. Cette zone d’ombre nationale, enfouie sous des décennies de récit héroïque, où la Résistance a longtemps monopolisé le grand écran pendant que ses contrepoints obscurs restaient dans les caves de l’histoire.

Ce que promet le titre de Les Rayons et les Ombres est déjà un programme esthétique et moral : les rayons du cinéma, comme les rayons X d’une radiographie, capables de révéler ce que l’œil nu préfère ignorer. Et ce que l’on préférait ignorer, c’est que les complices de cette période avaient souvent le visage de gens ordinaires, cultivés, bien intentionnés au départ. Des gens comme nous. C’est là que Xavier Giannoli installe son malaise le plus durable : non dans la monstruosité, mais dans la banalité du glissement. Un éditorial de trop. Un dîner accepté. Un regard détourné. La normalisation progressive de l’inacceptable : voilà l’angle le plus troublant du film, et le plus actuel. À l’heure où des médias construisent en quelques semaines des récits qui rendent audible ce qui était indicible, où des éditorialistes légitiment des ruptures profondes sous couvert d’audace intellectuelle, Les Rayons et les Ombres résonne comme un avertissement habillé en costume d’époque. La dernière réplique du film — « il nous reste le cinéma » — sonne alors moins comme une consolation que comme une injonction.
Prêts à vous confronter à l’Histoire ?

Peu de films ont eu l’audace de raconter la guerre depuis l’intérieur du camp des collabos. Depuis Lacombe Lucien ou Monsieur Klein, dans les années soixante-dix, le cinéma français s’est largement tenu à l’écart de ce terrain miné : raconter la collaboration de l’intérieur, c’est risquer d’être accusé de la comprendre, voire de l’atténuer. La facilité aurait été de construire des salauds sans nuances, des silhouettes haïssables sur lesquelles le spectateur déverse sans risque sa réprobation. Xavier Giannoli refuse cette facilité. Ce qui l’attire, c’est précisément le glissement, cette compromission qui se construit par petites décisions successives. Un sujet qui lui faisait peur, a-t-il confié, mais dont il percevait toute la puissance romanesque.

Pour en faire une fresque monumentale (près de trois heures quinze, le budget le plus important de Gaumont depuis des années) il choisit un angle inattendu : non les grands bourreaux, non les fonctionnaires de Vichy ou les miliciens, mais les milieux de la presse parisienne. Le journal comme arme du crime. Le Nouveau Temps, la tribune collaborationniste de Jean Luchaire, devient un personnage à part entière : une machine à rendre l’inacceptable lisible, quotidien, presque raisonnable. Une ligne éditoriale peut changer l’opinion d’un pays. Une plume vendue peut armer des bras. Et comme le tranche l’accusation au procès final : les mots des salauds arment les bras des imbéciles. Une phrase qui, sortie du film, pourrait être publiée demain

Dans le Paris de l’entre-deux-guerres, Jean Luchaire est journaliste, pacifiste convaincu, homme de mots et de salons qui croit qu’une amitié franco-allemande solide peut tenir le monde à l’écart du pire. Quand l’Occupation arrive, cette conviction devient le vernis commode d’une compromission qu’il refuse de nommer, entraînant dans sa chute sa fille Corinne, trop aimante pour voir ce que son père est en train de devenir.
Le film ne l’excuse pas, il le regarde, ce qui est bien plus cruel. À chaque embranchement Luchaire choisit la mauvaise direction sans jamais tout à fait se l’avouer, pendant que la tuberculose consume son corps au même rythme que ses convictions s’effacent.

Le mille-feuille dit cette mécanique mieux que tout : ses renoncements feuilletés les uns sur les autres, chaque couche recouvrant la précédente jusqu’à l’irréparable. À l’image des feuilles de papier journal qui s’accumulent sur les kiosques, à l’image des liasses de billets qui changent de mains dans les arrière-salles, tout se superpose, tout se compresse, jusqu’à ne plus pouvoir être défait. Le sésame noir vient teindre l’ensemble de sa noirceur lente et sourde, celle des âmes qui se perdent sans bruit.

Ce qui frappe d’abord dans Les Rayons et les Ombres, c’est la façon dont Xavier Giannoli refuse tout confort moral : ni réquisitoire, ni circonstances atténuantes, juste le vertige d’un regard posé sur des hommes ordinaires qui font de mauvais choix dans des temps extraordinaires. Jean Dujardin incarne cette ambiguïté avec une maîtrise troublante, séduisant et fuyant dans un même geste, si bien qu’on ne sait jamais tout à fait où le poser. Nastya Golubeva lui répond en miroir brisé – Corinne est lumineuse et fragile, emportée sans comprendre, et c’est souvent par son regard que le film atteint sa vérité la plus douloureuse. Entre eux deux, la reconstitution se déploie avec soin. Un Paris occupé filmé comme un carnaval dont personne ne veut voir la fin. 
Les Rayons et les Ombres laisse une trace, celle des films qui continuent à travailler longtemps après qu’on les a vus.

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