DISCLOSURE DAY — L’INVISIBLE AUX POMMES DE MARGERET FAIRCHILD

Il y a des retours qu’on attend comme on guette un signal perdu. Celui de Steven Spielberg à la science-fiction, ça fait vingt et un ans qu’on le scrute, depuis La Guerre des Mondes en 2005. Entre-temps, le maître a rendu visite à West Side Story et à ses propres souvenirs avec The Fabelmans. Deux films personnels, deux réceptions poliment tièdes. Le grand public, lui, attendait autre chose : qu’il remette le casque, qu’il pointe de nouveau l’objectif vers le ciel.
Et voilà Disclosure Day. Un film de science-fiction, des extraterrestres, Josh O’Connor, Emily Blunt, John Williams à la baguette. Exactement la fréquence sur laquelle on espérait le retrouver. Le moment tombe d’ailleurs avec un à-propos presque suspect : Donald Trump vient de déclassifier 162 dossiers militaires sur les ovnis. La réalité, visiblement, ne veut pas rater la sortie.

Alors, est-ce aussi dément qu’on l’espérait ? La réponse courte : pas tout à fait. La réponse longue, bien plus intéressante, commence ici.

Spielberg et les extraterrestres, c’est une histoire d’amour qui dure depuis Rencontres du troisième type en 1977. À une époque où le cinéma de SF préférait ses aliens menaçants et peu causants, lui choisissait le contact pacifique, la curiosité plutôt que la peur. E.T. a enfoncé le clou en 1982 avec une créature pataude aux yeux immenses, devenue l’un des mythes les plus durables d’Hollywood. La Guerre des Mondes, en 2005, marquait une parenthèse plus sombre. Mais c’était une adaptation, et Tom Cruise semblait aussi dépassé que nous tous.
Disclosure Day reprend le fil lumineux. Sauf que Spielberg a glissé dans le récit une obsession personnelle longtemps inassouvie : une scène d’action autour d’un train, danger inaugural du cinéma depuis les frères Lumière, ici réinventé en piège mécanique dont la locomotive elle-même devient, contre toute logique, une issue de secours. C’est du Spielberg pur jus : le péril qui se retourne en miracle, le tout filmé avec cette générosité un peu folle qui lui est propre.
Ce qui distingue pourtant Disclosure Day de ses aînés, c’est le signal qu’il choisit de capter. Pas la confrontation, pas l’invasion. La dissimulation, et ce qu’elle révèle de nous : notre incapacité à faire confiance à l’inconnu, et peut-être plus profondément encore, à nous faire confiance entre nous. Vaste programme pour un mercredi soir.

Au cœur du film se trouve Margaret Fairchild, présentatrice météo sur une chaîne locale de Kansas City. Une femme ordinaire, jusqu’au jour où, en plein direct, elle se met à parler alien. Elle se réveille à l’hôpital dotée d’un pouvoir télépathique, capable de scanner ses interlocuteurs, irrésistiblement attirée vers quelque chose qu’elle ne comprend pas encore. Pas franchement le genre de tournant de carrière qu’on anticipe.
Ce qui rend Margaret fascinante, c’est précisément qu’elle ne cherchait rien. Elle n’est pas le lanceur d’alerte idéaliste ni l’obsessionnel qui voit des formes dans sa purée. Elle est le récepteur involontaire d’un signal qu’elle n’a jamais demandé à capter, et c’est cette humanité là, déstabilisée et profondément normale, qui fait d’elle le personnage le plus juste du film. Elle porte un savoir malgré elle : celui que l’imaginaire d’enfant, les rêves tapis dans les chambres obscures, contient parfois plus de vérité que toute la rationalité adulte réunie.

Pour cette journaliste qui gravite autour d’êtres venus d’ailleurs qu’on n’aperçoit pas, on imaginera un invisible aux pommes. Les pommes pour le savoir, ce fruit qu’on croque sans toujours mesurer ce qu’il révèle. L’invisible pour ce mystère qui effraie autant qu’il fascine, et qu’on ne cherche pas vraiment à percer. En format gâteau, car Margaret, dans toute son humanité et toute son empathie, est bien du genre à partager.

Avec Disclosure Day, Spielberg ne cherche pas l’émerveillement spectaculaire de Rencontres du troisième type. Il vise autre chose : émouvoir, rassembler, et poser une question qui dérange doucement. Pourquoi supposons-nous que l’humanité réagirait forcément mal à une révélation qui la dépasse ? Le film répond en actes plutôt qu’en discours, avec une conclusion volontairement sobre, presque télévisuelle, qui mise tout sur la foi du spectateur plutôt que sur l’effet pyrotechnique.
L’angle humain est sa vraie force. Ce qui intéresse Spielberg, c’est moins l’existence des extraterrestres que notre capacité à les considérer, et par extension, à nous considérer les uns les autres. Le personnage de Hugo, double avéré du cinéaste, orchestre la révélation comme un metteur en scène qui n’invente rien mais transmet tout. La conclusion tient en un mot, “Listen”, et dit l’essentiel sans forcer la note.
Le film a pourtant ses angles morts. Le manichéisme est son défaut le plus visible : l’antagoniste incarné par Colin Firth reste une figure de cynisme sans aspérités, et certains personnages secondaires peinent à exister au-delà de leur fonction narrative. Le signal est parfois brouillé là où il aurait gagné à être nuancé. Reste un Spielberg sincère, qui croit à ce qu’il filme et fait confiance à son public pour en faire autant.

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